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CAÏN
À maintes reprises, j’ai voulu raconter cette
histoire ; or à chaque fois, par quelque remords aux calculs
étranges, ma main se paralysait, mon bras ne savait plus
m’obéir. Pourtant, il fallait qu’un jour ces
événements qui troublèrent toute ma vie soient
connus, afin que mon existence n’ait pas été vaine
; mais il est de ces découvertes, de ces connaissances, de ces
révélations, qui s’avèrent si
dévastatrices qu’elles ne laissent aucune parcelle de
notre conscience intacte. Aussi, je frémissais à
l’idée de léguer ce fardeau à quelque
lecteur un peu trop curieux, qui lirait ces lignes par inadvertance,
et ne se rendrait compte de leur effet que plus tard, trop tard, en
réalisant, impuissant, l’effet terrible de ces quelques
phrases sur ses réflexions et gestes quotidiens.
Néanmoins pouvais-je prendre la responsabilité de celer
au monde ce qu’un auteur inconnu m’avait fait
découvrir? L’ignorance n’est-elle pas un tribut
beaucoup trop lourd à payer au bonheur, le plus complet
soit-il, en admettant qu’une félicité
dépourvue de toute ombre soit pour l’homme un état
concevable ? Voilà pourquoi, au crépuscule de ma vie,
lorsque loin d’avoir résolu ce dilemme, la mort dans
l’âme, je me résolus à coucher ces
pensées, je pris comme alibi, pour atténuer les
appréhensions de ma conscience, l’argument que, comme
pour une bouteille jetée à l’eau par le
naufragé, le hasard se chargerait, avec son index vacillant, de
désigner le nouveau dépositaire de ce savoir. Le lecteur
me pardonnera cette lâcheté que s’accorde un homme
à qui reste peu de temps à vivre, et qui verra venir la
mort comme une douce délivrance...
Vers le terme de mon enfance, à l’orée de
l’adolescence, à cet âge où l’on
émerge des limbes de l’amour parental pour
pénétrer peu à peu un monde qui
révèle l’immensité de son existence, je
découvris un grand et beau livre dans le grenier de ma
grand-mère. Étant devenu orphelin très jeune, ma
curiosité, par la force des choses, s’était
développée assez rapidement, avec toute
l’intensité presque maladive qui accompagne les
transformations prématurées. Je vivais seul avec ma
grand-mère, une douce et brave femme qui m’avait
recueilli à la mort de mes parents. Je fus donc fasciné
le jour où, dans le grenier, en fouillant des coffres remplis
de vieilleries poussiéreuses, je mis la main sur un livre, une
ancienne édition à la couverture épaisse,
d’un bleu et or tout défraîchi, un de ces livres
emplis de gravures à la pointe comme cela se pratiquait
à l’époque. Le titre n’en était pas
moins attirant que l’apparence, il s’intitulait : Les
secrets de l’histoire.
Ici, avant de continuer ma propre biographie, je dois tenter de
vous raconter à peu près ce que je trouvai en ce livre,
en cette exploration qui devait perturber ma conscience naissante. Il
me faut conter cela de mémoire, car j’ai depuis
longtemps, à travers mes multiples
pérégrinations, égaré cet ouvrage ; mais
mon esprit est de toute façon devenu le dépositaire
vivant de l’essentiel de son contenu. Cette histoire très
particulière s’intitulait Caïn.
L’écrivain avait eu comme dessein de rapporter la
véritable histoire de Caïn, prétendant que
l’on avait altéré la vérité au cours
des siècles afin de ne pas trop effrayer les hommes. Toute la
vie de cet homme avait consisté en une longue et pénible
quête pour découvrir et révéler la
vérité à ce sujet. Au cours de ses recherches, il
avait mis la main sur de vieux grimoires traitant de la question.
Leurs auteurs, dépositaires d’une antique tradition
d’initiés, tenaient à ce que la
vérité ne disparaisse pas, même si elle restait
exclusivement l’apanage d’un nombre restreint
d’esprits éclairés désignés par le
sort. Philon d’Alexandrie, nous relatait le livre — la
seule évocation de ce nom, le simple fait de prononcer ces
quelques syllabes, emplissait déjà mon imagination de
toute une saveur particulière —, Philon
d’Alexandrie est un des plus anciens sages à nous
révéler que Caïn n’est jamais mort, car il a,
pour châtiment du meurtre de son frère Abel,
été condamné à l’errance, à
la fuite, à l’exil perpétuel, à une mort
sans fin. Caïn n’a jamais disparu, il erre depuis le
début, et pour longtemps, à travers le monde...
Une fois divulgué ce secret chargé d’implications
bouleversantes, une grave question était alors soulevée
: n’existait-il pas fondamentalement une injustice dans cette
histoire ? Si Abel était resté confiant et amoureux de
Dieu, contrairement à Caïn qui avait défié
son Seigneur, c’est parce que Abel se savait mortel, et vivait
en sachant qu’un jour il retournerait au sein de son
Créateur, alors que Caïn se savait immortel par le hasard
des choses, et se voyait, lui, condamné pour toujours à
se nourrir à la sueur de son front sans jamais pouvoir
contempler la face de Dieu. Il était facile pour Abel de rester
calme et pacifique ; il se contentait de récolter ce que la
nature offrait, faisait paître ses brebis, et remerciait chaque
jour pour sa bonté la généreuse Cause de toute
chose, tandis que Caïn, le cœur plein de rage, devait
travailler sans relâche à transformer la nature par son
ardeur et son industrie afin de pouvoir vivre l’implacable
éternité à laquelle il se voyait condamné.
Voilà ce qui explique la jalousie qui dévorait
Caïn, ce qui finit par l’aveugler au point qu’il en
perdit foi en son créateur ; il en arriva à oublier que
rien ne peut exister hors de la divine Providence. Il n’inclut
même plus son propre être dans le tout-puissant dessein ;
ne comprenant pas, il douta, et voulut refuser le rôle qui lui
était imparti. Un jour, excédé devant ce qui lui
semblait d’une cruelle partialité, il désira
annihiler l’objet sur lequel se greffait sa rage, la forme
qu’elle prenait à ses yeux, et il tua son frère
Abel. Dans sa fureur, aveuglé de colère, Caïn ne
vit pas qu’il se bornait par cet acte à commettre ce qui
était prévu de toute éternité : il ne
voulait plus voir cette différence qui le torturait, et pour
l’éviter, il accomplit précisément ce en
quoi consistait cette différence...
L’homme réalisait ainsi pleinement la contradiction de
son être. Et, depuis cette époque lointaine, Caïn
erre, sous toutes les formes il se terre ; dans tous les pays,
à toutes les époques, sous toutes les fonctions et tous
les déguisements, habité par l’angoisse du
néant, il se cache. Il est celui qui, sachant qu’il ne
peut pas mourir, voudrait mourir, mais hanté, depuis le meurtre
d’Abel, par la peur de rencontrer son juge, il a peur de mourir,
bien qu’il ne le puisse pas. Ainsi il se cache en cette
immortalité qu’il haïssait tant. Il est le premier
de ces hommes qui souhaitent ardemment la fin, car ils souffrent de la
vie, tout en espérant que le dernier jour, celui où
l’histoire nous juge, ne viendra jamais ; leur volonté et
leur désir s’opposent à tout jamais, ils en
condamnent Dieu. Caïn en devient celui qui veut tuer la vie
elle-même, afin que ce don divin s’avère
dénué de tout sens...
Voilà ce que je trouvai dans ce livre au grenier.
J’y découvris de surcroît que Caïn, devenu
immortel, depuis la nuit des temps se cachait sous toutes les formes
humaines. En apprenant cela mon sang ne fit qu’un seul tour :
sans aucune hésitation je reconnus Caïn sous les traits du
Monsieur qui habitait le sixième étage de notre
immeuble. Déjà, avant d’avoir découvert ce
livre, je l’avais trouvé très bizarre. Il
était assez âgé, les cheveux poivre et sel
tirés vers l’arrière de la tête, toujours
vêtu de couleurs sombres et ternes, éternellement
l’air d’être en deuil de lui-même. Quand il
nous rencontrait, ma grand-mère et moi, il ne manquait jamais
de nous saluer et de nous adresser quelques mots. Parfois il
lançait tristement, sans que je saisisse trop pourquoi :
— Ah! vous avez bien de la chance Madame Chaumont
d’être à la retraite. C’est là que
l’on commence vraiment à vivre !
Et il s’étendait d’une voix morne sur ces
obligations qui rendent la vie beaucoup trop pénible. Je le
suspectais sans encore en déterminer la raison ; aussi,
dès que je lus ces pages accusatrices, je sus que Caïn,
c’était lui ! Je me rappelle ces paroles qui nous
avertissaient : Caïn avait vécu sous toutes les formes,
depuis les origines de l’humanité, souvent sous les
apparences auxquelles on pouvait le moins s’attendre.
L’auteur provoquait à ce propos une terrifiante
interrogation : quel grand conquérant responsable de la mort de
millions d’hommes avait pu être Caïn, quel meurtrier
à l’œil illuminé, quel chef cannibale avait
pu lui prêter son aspect, et il mettait en garde le lecteur en
ces termes : « Restez sur vos gardes ! il se cache toujours,
sous les dehors les plus inattendus, prêt à agir,
à surgir, patientant comme un papillon en sa chenille,
n’attendant que son heure, sans se faire remarquer, avant de
reprendre son envol dévastateur. Il est alors l’homme qui
attend, car il est très vieux Caïn, et il a appris
à attendre, vivant une attente sans fin, et il peut passer de
longues années, tapi, guettant le moment propice, celui
où il pourra perpétrer les actes que commande la rage
inassouvie de celui qui est condamné à vivre. Caïn,
c’est l’homme qui sans cesse attend, tout comme le fauve
est toujours prêt à bondir. Il attend en espérant
que le regard de Dieu se détournera suffisamment longtemps de
lui, afin qu’il puisse vivre, dans le meurtre et la destruction
; en se vengeant ainsi, il sera vraiment lui-même. Caïn
n’attend plus rien du temps, il guette l’instant...
»
— Grand-mère, le Monsieur du sixième
étage, c’est Caïn !
Je n’y tenais plus ! Il fallait que je révèle
l’abominable secret à quelqu’un ! Je ne pouvais
plus garder pour moi ce terrible savoir, d’autant plus terrible
et pesant si je ne le divulguais pas ! Et je ne voyais personne
d’autre que ma grand-mère susceptible de comprendre
l’ampleur de ma découverte.
— Tu as fait tes devoirs? Tu vas encore attraper un zéro
!...
Je croyais rêver! C'est tout ce qu’elle trouvait à
répondre ! Je fus ce jour-là, et ce ne fut hélas
pas le dernier, profondément déçu par ma
grand-mère. Je reçus à cette occasion une
leçon, car jamais plus je ne devais être heurté
aussi durement, de plein fouet, par l’incompréhension
entre les êtres, par l’aveuglement devant la
vérité, par le recul devant le dévoilement du
savoir. J’en conclus que la peur transforme profondément
les grand-mères — y avait-il une autre explication
plausible? — et sans doute les hommes en général.
Quand même, dans cette attitude de ma grand-mère à
moi, je ressentis une trahison, et je lui en voulus plusieurs jours.
Un peu plus tard, je retournai au livre, ce qui me permit de
calmer ma douleur et d’atténuer ma déception. Je
me rendis compte à ce moment-là de la profondeur de cet
ouvrage : il avait prévu exactement ce qui m’était
arrivé. « Les hommes ne te croiront pas, et quand tu
parleras, même tes proches détourneront leur regard !
» écrivait l’auteur. Quelle sagacité ! Il
décrivait dans ce passage comment les détenteurs de
grandes vérités finissent toujours par remarquer un
certain vide qui se forme autour d’eux. Je pensai alors à
Madame Michaud, une amie de ma grand-mère : dès
qu’elle approche, tout le monde s’enfuit, de peur
qu’elle ne vienne raconter ses histoires. Ce n’est pas
tellement qu’elle radote, elle a toujours de nouvelles
histoires, mais ses histoires n’en finissent jamais. Et elle les
débite invariablement sur un ton égal et monocorde, sans
aucune pause ni ponctuation, comme si pendant une heure ou plus elle
tricotait une phrase unique. Un jour où elle causait avec ma
grand-mère dans l’escalier, tandis que je
l’observais, je me suis demandé comment elle arrivait
à respirer, puisqu’elle n’arrêtait pas une
seule seconde de parler, toujours sur un rythme identique ; je fus
très impressionné quand je me rendis compte qu'une fois
lancée, elle n’avait pas besoin de respirer. Je tentai
immédiatement de l’imiter, dès que je me retrouvai
seul dans ma chambre, mais j’eus beau insister, je
n’arrivai pas retenir mon souffle très longtemps. Je me
consolais en concluant qu’à son âge elle devait
s’être beaucoup entraînée, un peu comme ces
grosses dames dans les opéras de ma grand-mère.
Madame Michaud détenait un intérêt certain dans
l’affaire qui me préoccupait. On rapportait qu’elle
connaissait tout sur tout le monde, et qu’elle savait même
ce qu’elle ne savait pas, et même ce qui
n’était pas vrai. Ma grand-mère disait
qu’elle racontait n’importe quoi, mais je savais
maintenant le genre de personne que ma grand-mère était
réellement. Peut-être en effet que Mme Michaud
détenait d’importants secrets qui se devaient
d’être divulgués. On rapportait aussi que rien
qu’à voir les vêtements étendus sur la corde
à linge, elle pouvait deviner ce qui se passait chez les gens !
Elle savait ainsi des tas de choses... Si la robe bleue de Madame
Marin était pendue : cette dernière s’était
réconciliée avec son mari, et ils étaient sortis
ensemble. Si on ne voyait pas les caleçons de Monsieur
Léger : il était parti en voyage d’affaires ; si
les caleçons étaient neufs : il avait une nouvelle
maîtresse. Et si l'on apercevait un nouveau chemisier chez
Mademoiselle Laviolette : celle-ci venait de trouver un nouvel emploi.
Peut-être que Mme Michaud savait des choses sur le Monsieur du
sixième étage...
Dès que cette idée géniale me traversa
l’esprit, je courus immédiatement la trouver,
décidé à être patient et à
écouter attentivement tout ce qu’elle me raconterait,
persuadé que c’était une épreuve dont je
devais sortir vainqueur. Je montai à son appartement ; elle en
fut ravie, personne ne la visitait jamais. Il paraît,
d’après ma grand-mère, que ses neveux, ses seuls
héritiers, l’avaient baptisée « la bouche
à moteur », et qu’ils se rendaient chez elle le
moins possible. Elle me reçut fort bien, m’affirma que
j’étais un charmant garçon, et que je devenais un
beau jeune homme. Ensuite, elle me demanda si j’avais envie
d’une tasse de chocolat et de biscuits. Mes expériences
récentes m’avaient enseigné à me
méfier de tout et de tous, mais j’acceptai, malgré
le danger ; je restai toutefois circonspect, car qui sait ? elle
pouvait fort bien me verser subrepticement une étrange potion
dans la nourriture. Une fois servi, je concentrai entièrement
mon attention sur mes papilles gustatives en mâchouillant un
petit coin du biscuit et en suçotant un peu de chocolat chaud,
et ne trouvant ni à l’un, ni à l’autre, un
goût suspect, j’enfournai le tout.
Pendant ce temps, Madame Michaud me débitait tout sur sa
famille, ses voisins, les voisins de sa famille, la famille de ses
voisins, etc. Je crois que je m’endormis un peu, bien que le
canapé fût plutôt dur... Quand je me
réveillai, Madame Michaud discourait toujours... Je tentai
alors de lancer un grand coup, et lui annonçai tout de go :
— Le Monsieur du sixième étage, c’est
Caïn, celui qui a tué son frère dans la Bible.
Je remarquai bien un petit mouvement dans les yeux de Madame Michaud,
mais sa bouche, elle, ne manifesta aucune velléité de
s’arrêter, ni même de fléchir un seul instant
sur sa lancée, continuant méthodiquement et
consciencieusement, avec toute la précision d’un
automate, à aligner les mots les uns à la suite des
autres, comme la moissonneuse batteuse que j’avais
admirée l’été dernier à la campagne,
qui alignait derrière elle des balles de foin bien droites et
carrées, toutes ficelées, avec une saisissante
régularité. Réalisant finalement que je ne
pourrais tirer d’elle rien d’intéressant, ni
même la faire écouter, je m’esquivai doucement.
Elle ne s’aperçut de rien. D’ailleurs, plus tard,
alors que j’étais rentré à la maison depuis
déjà une heure, ma grand-mère s’exclama :
— Mais à qui donc cause Madame Michaud? J’entends
sa voix par sa fenêtre ouverte depuis le début de
l’après-midi!
Je me cachai longtemps de Caïn. Mais un beau matin, ne
pouvant en rester là, rassemblant tout le courage et
l’inconsciente détermination propre à
l’enfance, je décidai de monter jusqu’au
sixième étage, d’aller voir, de confronter
Monsieur Caïn. Je devais accomplir mon destin, il ne pouvait en
être autrement. Je n’ai guère besoin de narrer en
détail ce que représenta la lente ascension qui me mena,
marche après marche, jusqu’au dernier étage.
Qu’il me suffise de souligner que, par une étrange
distorsion, de celles qu’effectuent les émotions sur les
sens, jamais l’escalier, que pourtant je gravissais tous les
jours depuis des années et qui constituait pour ainsi dire mon
territoire de jeux, ne m’avait paru aussi vaste et aussi
tortueux que ce jour-là. Les marches en devenaient anormalement
hautes, à cause de la lourdeur de mes jambes, et très
inégales, à cause du rythme effréné et
chaotique de ma respiration; je ne les montai, fait exceptionnel, que
une à une, éprouvant une difficulté
impressionnante et inhabituelle à avancer, craignant sans cesse
de dégringoler, comme ces cyclistes qui font du sur place
à la télévision. Pendant ce temps, mon cœur
s’emballait lui-même de sa propre frayeur. Mais mon futur
était scellé : je devais y aller...
Arrivé en haut de l’escalier, en piteux état, je
m’enfonçai dans le couloir de gauche, à peine
éclairé, la porte de l’appartement se trouvant
tout au fond. J’imaginais le pire, et les quelques pas qui
m’y conduirent prirent une presque inimaginable ampleur,
proportionnée uniquement à la pesanteur de mon corps,
à sa rigidité, et à la moiteur qui m’avait
envahi. Je cognai enfin à la porte, me retenant moi-même
sur place pour m’empêcher de décamper.
J’attendis sur le paillasson, pas très fier, et
finalement j’entendis de l’autre côté des pas
traînants : je crus reconnaître des pantoufles glisser sur
le plancher. Puis je perçus plus près de la porte un
souffle un peu bruyant : c’était lui, grand-mère
affirmait qu’il avait de l’emphysème. Il se
rapprocha de la porte et fit cliqueter la gâche. Quand la porte
s’ouvrit, je le vis, avec son air tout triste, enveloppé
dans une robe de chambre en flanelle marron qu’il avait
attachée sur son ventre avec une vieille ficelle. Il se tenait
là, devant moi, debout dans ses énormes pantoufles
usées, l’œil terne, les cheveux gris et gras,
lissés vers l’arrière de son crâne, les
mains décharnées tombant sans but le long de son corps.
Il me regarda, l’air un peu étonné, d’autant
plus que je ne pipais mot. Il restait immobile, le regard un peu en
biais. Je ne savais pas exactement ce que j’attendais, mais
avant de monter il m’avait paru tellement évident
qu’en m’apercevant là il saurait que j’avais
tout compris, qu’il ne m’était absolument pas venu
à l’idée que j’aurais à prononcer
quoi que ce soit. Sachant qu’il devait savoir, en me voyant, que
j’avais compris, qu’aurais-je bien pu, de toute
façon, lui demander ? Je ne m’imaginais pas très
bien en train de déclamer, d’un ton dramatique, comme au
théâtre : « Ah, fourbe ! vous êtes
démasqué ! » Ou avec plus de style et de
mystère : « Et qui croyez-vous tromper, beau masque ?
» (J’avais entendu cela dans un film de cape et
d’épée...), ou encore, vraiment terrible et
menaçant : « Cessez! Je sais tout ! »
Alors, il n’aurait plus eu qu’à fuir en tremblant,
implorer ma pitié, ou plutôt — en fait c’est
ce que je craignais — tenter de m’étrangler, pour
ensuite cacher mon corps dans un vieux coffre, ou autre
maléfique invention, pendant qu’il continuerait à
faire ses politesses à ma grand-mère éperdue de
douleur, prétendant comme un hypocrite la consoler : «
Ah, mais c’était un si charmant garçon ! Qui
aurait bien pu lui vouloir du mal... »
Hélas ! Obnubilé par la difficulté du geste,
emporté par ma détermination à agir,
j’avais oublié de me demander comment agir... Je restais
planté devant lui comme une vache devant un train ;
j’avais cru depuis le début que les paroles
n’auraient guère lieu d’être et je continuais
malgré tout à espérer : peut-être
n’aurais-je à en prononcer aucune ? Et s’il eut
fallu articuler quoi que ce soit, l’aurais-je pu ? De toute
façon mon regard était censé s’y substituer
largement... Lui aussi m’observait, de ses grands yeux moroses,
et je sus qu’il savait que je savais ; peut-être se
demandait-il si je savais vraiment tout, et s’il devait
m’ignorer afin de me mettre à l’épreuve. Cet
argument reste pour moi le plus probant ; il établissait la
preuve irréfutable de son aveu, car je devais repenser
longuement par la suite à notre première confrontation.
Il s’était trahi en ne me demandant jamais pourquoi
j’étais venu le voir, ce qui aurait été
pourtant la question la plus légitime s’il avait eu la
conscience tranquille. Trop préoccupé à calculer
sa défense, à me tromper, il avait omis d’agir de
la manière qui aurait été la plus évidente
et la plus dépourvue d’arrière-pensée.
Souvent les criminels se laissent ainsi démasquer par de bons
détectives, car ils réfléchissent trop à
leurs actes ; ils ignorent la simplicité de la personne qui, ne
prétendant rien défendre ni cacher, agit très
simplement et spontanément, sans hésiter. Je me
rappellerai toujours cette phrase d’un de mes héros
favoris, un détective, qui avait déclaré au
criminel génial, médusé d’avoir
été découvert : « Jackson, il n’y a
que la vérité que l’on puisse toujours dire sans
jamais se tromper. C’est pour cela que tu es fait comme un
cancrelat ! »
Interrompant cette pause qui s'éternisait, le vieil homme me
proposa de sa voix un peu cassée, celle-là même,
inquiétante, que je lui connaissais bien :
— Tu veux entrer ?
En acceptant, je me surpris moi-même, mais je
n’étais plus à cela près. Je devais
être trop paralysé pour faire autre chose que lui
obéir, ou bien encore étais-je subjugué par son
pouvoir ? Je hochai simplement la tête et m’avançai
vers lui, pénétrant son antre. Il m’invita
à le suivre et nous longeâmes un long couloir qui lui
servait d’entrée. Je remarquai que tout comme dans la rue
ou dans l’escalier, chez lui il rasait les murs, un peu de
côté, comme pour ne pas être surpris, trahissant
son désir de vivre caché. Cela me rassura un peu et me
rendit confiance en moi-même, de le découvrir aussi
timide et gêné, même sur son propre territoire, et
pourtant, je le savais, les criminels pouvaient être fourbes et
pleins de surprises...
Il me fit entrer et asseoir dans une petite pièce,
très poussiéreuse, remplie de vieilleries et de livres.
— J’habite ici depuis très longtemps.
Il affectait de vouloir s’excuser. Je pris cela comme un nouvel
aveu voilé, conscient ou inconscient de sa part. Il pouvait
bien habiter ici depuis longtemps, puisqu’il était
lui-même vieux de milliers d’années !
— Assieds-toi !
Il pointa du doigt vers un grand fauteuil. Sur le point de m’y
asseoir, je vis que reposait dessus un gros livre ouvert. Je le
ramassai. Il se précipita en s’écriant :
— Excuse-moi, j’étais en train de lire quand tu es
arrivé !
Il m’enleva tellement vite le livre des mains que j’eus
à peine le temps de remarquer le titre sur la couverture :
Dictionnaire Woloff-Français. Je dus arborer un air surpris,
car il murmura, embarrassé :
— C’est une langue africaine le Woloff.
Je le regardais toujours, très intrigué — mon
esprit tournait à deux cents à l’heure —, me
demandant quel sale coup il tramait en Afrique, pour étudier
ainsi l’africain. Il ne veut quand même pas se faire
passer pour un noir, pensai-je, contemplant son teint jaunâtre
et son corps rabougri. Un japonais, passe encore... et j’en
aurais presque ri si je n’avais été aussi inquiet.
— C’est peut-être bizarre de lire un dictionnaire,
mais c’est mon passe-temps, je les lis et les apprends par
cœur... continua-t-il.
— Vous les apprenez par cœur... répétai-je
bêtement, tout en m’inquiétant de cette
nouveauté.
Quelle pouvait être cette invention diabolique que
d’apprendre un dictionnaire par cœur ? Déjà,
je trouvais particulièrement pénibles les quelques
lignes de par cœur avec lesquelles je me colletais pour
l’école, cette idée de dictionnaire me sembla
totalement absurde. Cependant, je tenais une bonne piste : son
embarras n’avait pas diminué, il ne s’exprimait
qu’en bafouillant, pour s’excuser, il en marmonnait
presque.
— J’en ai lu beaucoup comme ça.
Il esquissa vaguement un geste vers la bibliothèque où
s’entassaient en effet une collection de livres assez
volumineux, et les couvertures que j’arrivais à
déchiffrer étaient bien celles de dictionnaires.
— Et vous en avez appris plusieurs par cœur?
— Tous ceux qui sont là !
Je m’enhardis à me lever et à m’approcher de
la bibliothèque où je relevai quelques titres :
Dictionnaire technique de l’industrie chimique, Dictionnaire des
synonymes, Dictionnaire étymologique, Dictionnaire
grec-français - français-grec, Dictionnaire du sport, et
ainsi de suite.
— Vous les connaissez vraiment par cœur ?
— Bien sûr, tu peux me poser des questions si tu veux.
— D’accord, je veux bien.
Je saisis le Dictionnaire des Synonymes, l’ouvris, et cherchai
le mot « Mensonge », puis lui en demandai les synonymes.
Il marqua un moment d’hésitation devant mon choix. Je
notai bien qu’il accusait le coup, il comprenait qu’il ne
me dupait pas. Mais il avait du cran, et à ma grande surprise,
il récita la liste intégrale que j’avais sous les
yeux :
— Assertion fausse, Affirmation mensongère, Tromperie,
Menterie, Mystification, Imposture, Inexactitude (volontaire), il
ajouta même « entre parenthèses ».
Il continua la liste : « Boniment (fam.) », là
aussi il ajouta « entre parenthèses » ; il signala
d’ailleurs chaque indication particulière du
dictionnaire, expliquant de surcroît que “fam.”
était l’abréviation pour « familier ».
Il est vrai que je me demandais en quoi boniment pouvait bien
être une femme, et il avait remarqué ma surprise. Il
reprit :
— Bobard (fam.), Conte, Fable, Craque (pop.).
Je me mis à rire en entendant « crac pop », pensant
à une publicité que j’avais entendue à la
télé, mais il continuait, imperturbable, expliquant que
(pop.) était l’abréviation de populaire. Il
poursuivit:
— Invention, Artifice, Blague (fam.) Bourrage de crâne,
Propagande, Version officielle, Baratin, Blablabla, ou Blabla, Salade
(s), Duplicité, Dissimulation, Comédie (pej.), qui
signifiait péjoratif précisa-t-il, Hypocrisie, Calomnie.
La liste était complète. Il me proposa ensuite les
antonymes, dont le simple nom me fascina. Avant même que
j’eusse répondu, il les énonça :
— Vérité, Franchise, Fidélité,
Menstrues...
Il s’interrompit.
— Ah non, excuse-moi, je me suis trompé, je suis
allé trop loin, Menstrues n’est pas un antonyme de
Mensonge, c’est le mot qui vient après Mensonge.
Je n’avais pas très bien compris cette dernière
partie, mais peu importe, j’étais anéanti ! Cet
exploit dépassait tout ce que j’avais pu imaginer !
Même Jojo Leblanc, le chouchou de tous les professeurs, celui
qui était toujours capable de réciter ses leçons
par cœur, se trouvait bien en-dessous de ça !
J’étais certain que lui ne connaissait pas un seul
minuscule dictionnaire tout entier...
Je l’observais attentivement. Je devais avoir l’air
complètement ébahi, et remarquant ma bouche
béante d’admiration et de perplexité, il me
lança :
— Tu veux sans doute que je t’explique pourquoi je lis et
apprends des dictionnaires par cœur, plutôt qu’autre
chose ?
Je hochai mécaniquement la tête ; quoiqu’il
m’eût demandé, je n’aurais su agir autrement,
j’étais trop médusé.
— Eh bien, tu vois mon garçon, les homme sont tous des
menteurs; ils ne font qu’inventer, par erreur ou par ruse, par
ignorance ou par vice, par débordement ou par manque
d’imagination, mais les seules réalités qui
restent vraies, ce sont les noms. Un nom reste toujours un nom. Seule
son utilisation peut s’avérer fausse ou mauvaise, mais un
nom, lui, reste toujours un nom...
Je me renfrognai un peu, signalant par une grimace mon
incompréhension.
— Tu ne me crois pas ? Pourtant, depuis toujours, les hommes se
mentent, à eux-mêmes et aux autres ; là se trouve
la véritable cause de tous les malheurs et de toutes les
guerres. L’homme est le seul animal à savoir mentir,
alors il ment, et même contre son propre gré, il ne peut
s’empêcher de mentir. Alors, tu sais, la moindre phrase
n’est que fausseté ! Mais le nom, le nom, le nom,
voilà ce qui demeure éternellement vrai ! C’est la
seule bouée de l’homme ! Si quelqu’un est
appelé Paul, Paul c’est lui, et cela reste toujours vrai.
Mais dès que l’on dit : Paul fait ceci ou cela, Paul est
comme ci ou comme ça, là on peut mentir. L’homme
est un menteur tu vois, et puis en plus, l’homme est un
orgueilleux, il veut toujours être ce qu’il n’est
pas... L’animal, lui, reste toujours à sa place... Sa
place, il la connaît mieux que l’homme... De temps en
temps aussi, chez les bêtes, surgit quelque individu qui
s’est mis en tête de dominer les autres, mais la dispute
ne dure que peu de temps, et elle est rarement sanglante. De plus,
après la lutte, elles ignorent le ressentiment, elles savent
accepter la réalité des faits. Mais l’homme, il
n’est qu’un orgueilleux, il ne sait pas accepter
l’état des choses. Il va jusqu’à tuer pour
se fuir, pour ne plus être lui-même. Le fond du
problème est que l’homme tue pour oublier... Et là
encore, si les animaux tuent, c’est seulement pour se remplir le
ventre, alors que l’homme tue en croyant se remplir
l’âme, souhaitant assouvir ses multiples ambitions...
C’est pour cette raison que l’homme ne connaît que
la démesure: contrairement au ventre de l’animal qui peut
être rassasié, l’âme humaine, elle, est
totalement insatiable !
Là, je dois avouer que je pris peur, car même si
j’étais trop jeune encore pour saisir tout ce qu’il
me débitait, je sentais avec certitude que Caïn
était en train de se dévoiler, qu’il jetait bas le
masque, et qu’il se justifiait, exactement comme ces meurtriers
qui, tout en avouant leurs crimes, expliquent qu’ils
n’avaient pas d’autre choix devant eux. Je me levai
précipitamment, et m’enfuis presque en courant,
bredouillant :
— Je dois partir, ma grand-mère m’attend, et elle
est au courant que je suis chez vous.
Je bluffai pour éviter qu’il ne m’empêche de
partir, et cela dut réussir, car il ne bougea pas de son
siège, me lançant simplement, alors que dans mon
élan je passais presque le seuil de la porte :
— Reviens me voir de temps en temps! Tu es un très gentil
garçon !
Je dévalai les marches quatre à quatre, et
retrouvai grand-mère, qui, remarquant mon air
égaré, s’enquit de l’endroit où
j’avais bien pu passer. J’ouvris tout grand la bouche et
aspirai un bon coup afin de lui dévoiler fièrement,
d’une seule traite, le succès de ma première
enquête importante, mais le souvenir de la cuisante douleur que
m’avait causé sa fermeture d’esprit me retint
à temps, et je restai là, suspendu, avec mon air de
poisson rouge. Heureusement ! Car déjà elle me
déclarait, démontrant une fois de plus ses
préjugés :
— Oui, eh bien, au lieu de raconter encore une de tes inventions
aussi grosse que l’immeuble, va donc te laver les mains avant de
te mettre à table !
J’étais soulagé, c’était mieux ainsi.
Je dormis peu cette nuit-là. Et mon sommeil fut sans
cesse agité par des rêves, tous plus incongrus les uns
que les autres : ils étaient peuplés d’animaux se
traitant de menteurs, d’une souris qui mangeait des
dictionnaires plus gros qu’elle, du Monsieur du sixième
étage qui me montrait le couteau suisse avec lequel il avait
tué son frère Abel, d’hommes qui voulaient
être des éléphants, et ainsi de suite,
jusqu’à l’aube. Le lendemain matin, je ne me
sentais vraiment pas bien, et grand-mère me laissa rester
à la maison.
Je ne remontai pas au sixième étage, aussi
fasciné que je fusse ; ce n’était pas que
l’envie m’en manquât, mais j’étais trop
apeuré. Parfois, je montais silencieusement les escaliers
jusqu’à sa porte, et tâchais d’écouter
les bruits, mais aucun son intéressant ne transpirait, sauf
occasionnellement le pas traînant du vieil homme, et par moment
sa respiration un peu forte et embarrassée. Quant au trou de la
serrure par lequel je tentais d’épier, je n’y
surprenais que les ténèbres du couloir. Toujours
intrigué, je décidai de lier connaissance avec la
mère Durand, parce qu’elle habitait juste en face : je
pourrais épier de ses fenêtres qui donnaient sur celles
de Caïn. De là, je pus donc le surveiller, toujours assis
dans son fauteuil, courbé sur ses livres, presque immobile,
bougeant seulement pour tourner périodiquement les pages, comme
une horloge qui dans le silence marque le passage du temps...
La mère Durand finit par se poser des questions, et alla
raconter à ma grand-mère que je passais des heures
devant la fenêtre de son salon, à fixer sans cesse
dehors, comme si j’avais voulu sauter pour me suicider. Bien
sûr ma grand-mère, qui ne cherchait que les occasions
d’une bonne inquiétude, m’interdit de remonter chez
la mère Durand, se plaignant du fait que mes lubies allaient de
mal en pis, et que si je continuais, je finirais à l'asile, et
elle aussi.
— Si tu fais le fou et qu’un jour le vent tourne, me
cria-t-elle, tu resteras fou !
Une des phobies de ma grand-mère était qu’un jour
le vent tourne. Je n’avais jamais osé lui demander ce que
cela voulait dire, tellement elle paraissait en avoir peur, et il est
vrai que l’idée en avait l’air un peu effrayante.
Je m’imaginais une de ces tornades qui arrachent tout sur leur
passage en tournant sur elles-mêmes. Je pensais que ma pauvre
grand-mère n’avait rien à craindre, puisque
c’était seulement dans les pays chauds et lointains
qu’il y en avait. Mais je ne crois pas que cet argument aurait
calmé sa frayeur des vents tournants !
Même si je ne retournai pas au sixième
étage, mon destin devait se croiser fatalement avec celui de
Caïn ; désormais je le nommais ainsi, convaincu de sa
véritable identité. Je le rencontrai deux mois plus
tard, pendant que je déambulais dans le parc, endroit où
j’étais convaincu que se tramaient les plus odieux
complots. J’étais en train d’observer deux hommes
au comportement étrange qui discutaient, chacun d’entre
eux tenant à la main un grand sac : ils négociaient sans
doute avant de passer à l’échange. Il survint par
derrière et me frappa doucement sur l’épaule, ce
qui me fit sursauter. Je fus presque rassuré en
réalisant que ce n’était que lui et non pas un
complice des truands chargé de faire le guet.
— Bonjour, comment vas-tu? Tu ne viens plus me voir ?
— J’allais rentrer à la maison, bredouillai-je.
— Eh bien, moi aussi ! Marchons ensemble si tu veux bien.
J’étais piégé comme un rat, je ne pouvais
pas m’échapper, mais je me rassurais en calculant que
ici, de toute façon, devant tout le monde, je ne risquais rien
il n’oserait rien faire. Nous rentrâmes donc ensemble,
lentement, car il marchait avec beaucoup de difficulté,
s’arrêtant périodiquement, s’appuyant de
temps à autre sur les rebords des fenêtres devant
lesquelles nous passions. Il émettait un bruit inhabituel ;
cela venait de l’intérieur de sa poitrine, une
espèce de sifflement qui résonnait. Ce devait être
son fameux emphysème qui produisait plus de bruit que
d’habitude. J’imaginais qu’à son âge,
ce n’était pas étonnant qu’il fût dans
cet état. Il parla un peu durant notre retour. Il
m’expliqua qu’il se promenait souvent, malgré sa
condition physique, qu’il aimait d’ailleurs beaucoup cela,
car c’était un bon moyen de passer le temps, et de savoir
passer le temps était très important pour les hommes.
— Le temps peut être tellement long, et l’homme
s’ennuie si facilement ! se plaignait-il. Il ajouta que les
hommes ont du mal à être heureux, car trop souvent ils ne
se fixent pas de but. Quoique, voulut-il préciser, ce ne soit
pas que se donner des buts puisse en soi les rendre heureux, mais au
moins, cela les empêche de penser au fait qu’ils ne sont
guère heureux.
Il m’expliqua que c’était pour cela qu’il
s’imposait des promenades et qu’il apprenait par
cœur des dictionnaires.
— De cette manière, je vis toujours en attendant
d’avoir terminé quelque chose, j’ai toujours un
but, et toujours un autre qui vient derrière, car la vie, me
confia-t-il d’un ton dramatique en me fixant droit dans les
yeux, ce n’est rien d’autre que de savoir passer le temps,
et remplir les espaces vides qui le composent. Il n’y a
d’autre vie que dans l’attente, car tout détient
une fin, ou presque…
Bientôt il cessa de discourir... Malgré tout le besoin
que je sentais qu’il en avait, ses poumons se donnaient
déjà trop de mal à simplement respirer sans
tenter en plus de parler. Lentement, nous arrivâmes à la
maison. Là, malgré la terreur qui m’habitait, je
ne pus résister à l’accompagner jusqu’au
sixième étage, lui tenant le bras, le soutenant,
l’aidant à marcher, saisi de compassion pour son piteux
état. Cette ascension dura un temps infini, marquée par
de longues pauses à chaque palier. À notre
arrivée devant sa porte, je l’aidai à entrer chez
lui et à s’asseoir sur son fauteuil, où il
s’effondra presque. Il avait fermé les yeux. Il
était extrêmement pâle. J’étais
inquiet. J’attendis. Il les rouvrit quelques instants plus tard,
et chuchota d’une voix faible, la tête reposant en
arrière sur le dossier du fauteuil, cette phrase qui paraissait
brûler ses lèvres exsangues:
— Mon garçon, le seul moyen d’échapper
à la souffrance, c’est d’être sourd et
aveugle. Voilà le dilemme impitoyable que nous offre la vie...
Je ressortis dès qu’il eut paru s’être
endormi dans son fauteuil.
Quinze jours plus tard, ma grand-mère
m’annonça qu’il était mort. Je marmonnai que
cela était impossible, sans m’en persuader
complètement. Cette idée me causait en
réalité une certaine peine, comme lorsque j’avais
retrouvé mon canari mort, un jour, tout raide au fond de sa
cage, ce qui m’avait fait beaucoup pleurer ; je n’aurais
jamais imaginé que mon canari, cette boule si douce, si
légère, toute chaude et si vivante puisse un jour
mourir. J’étais fort étonné, là
aussi, pour Caïn ; comment Caïn pouvait-il mourir ? Ou bien
n’était-il qu’un peu mort, en attendant ?
Autrement, toute mon hypothèse, dont j’étais
pourtant si sûr, s’écroulait. Cela aurait
été vexant...
Afin de me consoler, je retournai à mon livre, et quelle ne fut
pas mon plaisir et mon étonnement, en allant
jusqu’à la fin de l’histoire, que je n’avais
en fait jamais terminée, d’y découvrir le passage
suivant :
« Si un jour Caïn parvient à mettre fin à la
fois à la douleur que lui cause son immortalité et au
sillage de mort et de destruction qu’à cause de cette
douleur il engendre derrière lui, c’est qu’il aura
trouvé l’âme auprès de laquelle il aura pu
avouer ses crimes et exprimer son désir de repentir.
C’est là la seule chance de salut que Dieu lui ait
laissée. »
J’étais heureux, bien qu’un doute persistât
toujours en mon esprit : Caïn demeurait l’as de la
tromperie, devais-je me rappeler.
Bientôt ce fut la rentrée, je retournai à
l’école. J’eus comme professeur Monsieur Mirol. Un
beau jour, Monsieur Mirol nous raconta que l’homme était
fondamentalement, depuis son origine, son histoire le prouvait, un
destructeur.
— En tout ce qu’il fait, il brise et détruit,
déclarait-il pompeusement.
Quand j’entendis ceci, je lui fis un sourire en coin. Il dut
remarquer que j’avais compris l’horrible
vérité : Caïn n’était pas mort, il
était pour l’instant mon professeur de sciences
naturelles.
Cependant, ce n’était qu’une occurence
immédiate et passagère de ma hantise, car je devais
retrouver Caïn sur mon chemin, à de nombreuses reprises,
tout au long de ma vie...
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