LE CONCEPTLa conceptualisation reste un terme mystérieux,
cependant caractéristique du philosopher, essentiel à
son activité. On l’utilise comme outil, on s’y
réfère comme critère, sans pourtant jamais
suffisamment tenter de définir son être ou de cerner plus
précisément sa fonction. Dans l’enseignement de la
philosophie, aucun effort particulier n’est exercé pour
mettre en place une pratique de son utilisation : ce que l’on
pourrait appeler des exercices ou un apprentissage de la
conceptualisation. Ceci pour une première raison, habituelle et
limitative du philosopher : sur la notion même de concept, les
thèses philosophiques se heurtent. Qu’est-ce qui
distingue le concept de l’idée, de la notion, de
l’opinion, du thème, de la catégorie, etc. ?
Déjà, demandons-nous quel peut être
l’intérêt ou l’utilité de ce type de
nuance ou de distinction. Pour certains, la spécificité
du concept réside dans une certaine prétention à
l’objectivité, à l’universalité. Dans
quelle mesure ce terme est-il à la mesure de cet attribut
spécifique, ou des prétentions générales
qui lui sont attribuées ? FONCTION DU CONCEPTProposons trois types d’activité liés au concept. 1- connaître les concepts engendrés et
approuvés par la tradition philosophique. 1- Il s’agit ici de connaître et d’utiliser des concepts reconnus par la tradition, qui sont présentés en tant que concepts, avec tout le crédit qui leur est accordé d’emblée. Ces concepts peuvent être généraux ou spécifiques. Pour connaître, il faut donc apprendre, c’est-à-dire acquérir, se mettre en mémoire. Il faut aussi définir, c’est-à-dire préciser, expliquer la nature du concept. Une connaissance qui, bien entendu, conditionne la capacité d’utilisation du concept. L’écueil classique majeur est ici d’apprendre des concepts sans apprendre à les utiliser. En se cantonnant à un simple énoncé ou à une définition, dépourvus d’une réelle appropriation. 2- Il s’agit ici de reconnaître un concept utilisé lorsqu’il apparaît, sans qu’il apparaisse explicitement comme tel. Pouvoir identifier un concept lorsque l’on en rencontre un. Ici se pose très souvent le problème de l’abstraction : la crainte de l’abstraction, accompagnée de l’impossibilité de percevoir cette abstraction lorsqu’elle apparaît. Certains en font une posture : refus de voir l’abstraction. Le concept n’en est plus un : il est relégué à la simple articulation d’un cas particulier. Il est privé de son opérativité générale, privé de son universalité, il reste un cas de figure concret. 3- Il s’agit ici d’articuler un concept afin de résoudre un problème de pensée. Le terme utilisé peut être un terme courant dans son acception habituelle, un terme dévié de son sens, ou un néologisme. L’important est de reconnaître l’utilisation spécifique qui en est faite, car bien souvent le concept surgira de manière assez intuitive. Dans l’enseignement traditionnel de la philosophie, l’apprentissage des concepts classiques reste le seul aspect du concept à être relativement systématisé. Au travers des cours du professeur et des textes étudiés, l’élève devra assimiler un certain nombre de concepts qu’il s’appropriera plus ou moins. Ainsi, dans l’exercice clé, celui de la dissertation, il devra de préférence montrer qu’il en a retenu un certain nombre, non pas simplement en les citant, mais en les utilisant d’une manière appropriée qui en démontre la compréhension et la maîtrise. Toutefois, in fine, il lui est surtout demandé d’élaborer sur un sujet donné une pensée construite à partir de ses propres idées, autrement dit de fournir un certain nombre de concepts qui lui appartiennent, auxquels il devra intégrer des éléments de cours, articulant ainsi un ensemble cohérent. Mais aucune pratique, aucun exercice, aucun cours, ne l’auront entraîné à une telle maîtrise de sa propre pensée. Il aura d’une part sa culture personnelle, d’autre part il aura vu et entendu l’enseignant accomplir de tels gestes, mais il ne se sera pratiquement jamais exercé en classe. Le seul moment où il mettra en œuvre cet art sera à l’occasion des quelques dissertations qu’il effectuera seul, en examen ou à la maison, bénéficiant pour tout conseil des quelques commentaires griffonnés sur sa copie par le correcteur. Autrement dit, seule la première partie de notre triptyque est véritablement un objet de cours. Et encore, uniquement sur le plan théorique, pas dans la pratique. RECONNAITRE LE CONCEPTLa question cruciale la plus immédiate à traiter nous semble donc la deuxième partie évoquée : reconnaître le concept que l’on utilise intuitivement, en son statut d’opérateur de pensée. Penser une chaise après l’autre rend impossible toute démarche scientifique, car un tel fonctionnement est négation de toute universalité, ou au moins de toute généralisation. Or cette universalité ou cette généralisation, qui nous permet d’appréhender l’univers, est un produit de l’esprit : une construction, une intuition, etc. Cette chaise-ci, spécifique, je peux la toucher, la voir, m’asseoir dessus, etc. Les sens servent de point de départ, d’outil de vérification de ce qui est exprimé. À l’extrême, je n’ai même pas besoin du terme pour m’exprimer : je peux montrer du doigt. Le concept (ou idée) de chaise, lui, privé de tels éléments, repose sur un accord tacite : l’autre est censé savoir de quoi je parle, sans possibilité immédiate de montrer et de vérifier empiriquement. Premier type de problème : le cas limite s’applique-t-il ou pas ? Le tronc d’arbre sur lequel je m’assieds est-il une chaise ou pas ? Et une caisse en bois ? Cette situation nous oblige à reconnaître que la chaise n’est pas un objet particulier, elle n’est pas une évidence : elle est un produit de l’esprit, qui comme tout produit de l’esprit connaît ses limites. Nous oscillons ici entre reconnaître et créer : me confronter aux cas limites oblige à préciser le concept, à le sortir de son statut de pure intuition, à le conceptualiser. Exemple : la chaise se définit-elle par sa forme ou par sa fonction ? Selon le cas, si une chaise est définie par son utilité : s’asseoir, alors le tronc est une chaise. Si elle est définie par sa forme : elle exige des pieds et un dossier, et le tronc n’est pas une chaise. L’opérativité est ici soit une fonction, soit une forme, ou les deux ensemble : cette précision est ce qui pourrait distinguer une idée d’un concept. En émettant le principe que l’idée est plus générale, ou plus subjective que le concept. Bien que l’exigence de définition, inhérente et nécessaire à l’idée, nous rapproche énormément du concept. Proposons l’hypothèse suivante, afin de distinguer concept et idée. L’idée se rapporte plutôt à une entité générale, elle se réfère plutôt à un en soi, alors que le concept est plutôt une fonction, ou un rapport. Si l’idée se cantonne à l’intuition et à la définition, le concept s’intéresse plutôt à l’utilisation. Avouons qu’en fin de compte cette distinction peut être très fragile. Elle permet toutefois de réfléchir au statut de l’objet de pensée. Pour éviter une théorisation outrancière, du concept ou d’autre chose, posons-nous la question : qu’est-ce que cela change ? Dans la présente réflexion, une première distinction nous paraît importante. S’agit-il d’abord de définir puis d’utiliser, ou est-il possible, voire préférable, d’utiliser puis de définir ? La première hypothèse est la plus courante dans les conseils donnés aux élèves pour les aider à disserter. Mais l’inverse constitue une pratique tout aussi valable. Le présupposé de la définition comme action première implique de connaître à l’avance les idées utilisées, puis de les composer entre elles, au risque de figer la pensée. Plutôt que de procéder par hypothèses générales successives et d’en définir ensuite les concepts ou idées utilisés. Dans le premier schéma, l’élève risque de proposer quelques concepts premiers, mais par la suite il ne cherchera plus nécessairement à analyser finement son travail en tentant de percevoir les concepts engendrés par le flux de la rédaction. Concepts aussi importants que les premiers, concepts qui risqueront aussi de modifier, voire de contredire les propositions initialement annoncées. C’est pour cette raison que nous proposons de travailler sur le principe de la “reconnaissance du concept”. Il ne s’agit pas ici de clamer la primauté d’une méthode, mais d’envisager différentes possibilités, avec leurs divers avantages, sur le plan philosophique et pédagogique. D’autant plus que certains élèves se sentiront plus à l’aise avec un cheminement qu’avec un autre, facilitant leur propre construction de pensée. Certains préfèreront partir d’un mouvement général, au risque du flou, d’autres de briques bien définies, au risque de la rigidité. UTILISATION DU CONCEPTAinsi le concept doit être reconnaissable. Par sa définition, mais surtout par son utilisation. Il doit permettre par exemple de résoudre un problème, de répondre à une question. Il doit surtout pouvoir établir des liens ; c’est là sa principale opération. Le concept de verre lie tous les verres entre eux, en dépit de leurs nombreuses différences. Il doit aussi lier deux termes d’ordre différent entre eux. Ainsi le concept de verre relie le boire à l’eau, en tant que moyen par exemple. Cette idée de rapport correspond à un raisonnement tout à fait ordinaire. Mais une bonne part du travail de l’enseignement philosophique est de rendre l’élève conscient de l’ordinaire, le rendant spécial, lui donnant du sens au-delà de l’évidence. C’est ce qui caractérise le concept et la conceptualisation. Quel est le lien entre verre et eau ? Le verre contient l’eau. Au-delà de la réponse intuitive, il s’agit de réaliser que l’on a fait intervenir un nouveau concept : contenir. Entre les différents verres, il s’agit d’un autre rôle, d’un autre type de lien : la généralité, ou l’abstraction, la catégorisation qui regroupe les entités de qualités semblables, plutôt que l’opération de relation, causale ou autre. Peut-être avons-nous là une autre possibilité de distinction entre l’idée, plus proche de la catégorie, et le concept. Toutefois, il s’agit aussi d’une opération, mais plus qualitative que fonctionnelle. Cette deuxième opération représente un autre type de difficulté. Le “Qu’est-ce qui fait que deux choses sont semblables ou non ?” se distingue du “Quelle est l’action qui relie deux objets ou deux idées ?” À partir de cela, un certain nombre d’exercices deviennent visibles. Qu’y a-t-il de commun entre… Quel rapport y a-t-il entre… Quels sont les concepts utilisés, qui donnent sens à telle ou telle phrase ? Nous apercevrons que créer du lien est difficile. La tendance naturelle est de faire que chaque idée reste dans son coin, dans son isolation intellectuelle, dans sa singularité empirique ou idéelle. L’expression commune et courante : “Cela n’a rien à voir !” en est une manifestation la plus évidente. Le “C’est autre chose”, qui renvoie la résolution du problème ou l’élaboration de la pensée aux calendes grecques. À l’inverse, symptôme cohérent avec le précédent, les idées seront reliées entre elles sans aucune considération de logique ou de substantialité, sans articuler précisément le lien, sans le mettre à l’épreuve. Sous la forme d’une liste d’épicerie, ou d’idées complètement isolées. La doxa philosophique tombe facilement dans le même travers, par un souci extrême de précision lié à la déformation de la définition, souci qui prend souvent le pas sur tout autre considération. La difficulté est de concevoir que le concept
n’est qu’un outil. Qui apparaîtra explicitement ou
n’apparaîtra pas dans le produit fini. Et quoi qu’il
en soit, pouvoir l’identifier et en clarifier le sens dans le
but d’en expliquer l’utilisation. Si le concept
apparaît dans une phrase, il s’agit simplement de
reconnaître le mot clé autour duquel s’articule la
proposition en question. D’en peser le sens et les
conséquences. De voir la nouveauté qu’il
amène et de se demander à quoi il répond.
S’il affirme, s’il répond à quelque chose,
il est nécessairement une forme ou une autre de
négation. Demandons-nous alors ce qu’il nie, ce
qu’il refuse, ce qu’il prétend rectifier. Pour cela
il est intéressant d’utiliser le principe des contraires.
Que se passerait-il si ce concept n’était pas là ?
Quelle en est la négation ? Que refuse-t-il ? Il s’agit
dès lors de soulever les enjeux liés à ce concept
précis. Ce qui permet à la fois de mieux comprendre ce
qui est dit, et de changer le concept si en le mettant à
l’épreuve de son sens il paraît soudain
inadéquat. Une des difficultés courantes dans ce type
d’exercice - due sans doute aux tendances relativistes et
consensualistes de notre époque - est le refus permanent de
saisir des oppositions. Dans un rapport entre deux propositions, on
voit du “autre chose”, du
“complémentaire”, de la
“précision”, mais plus difficilement de
l’opposition. Face à l’antinomie entre singulier et
universel, qui servira à distinguer une proposition
générale d’un cas concret et spécifique,
beaucoup hésiteront à parler d’opposition et
préfèreront employer les termes mentionnés. Ce
qui ne serait pas un problème si ce n’était que
les enjeux ne sont plus exprimés, les conséquences de la
proposition gommées. Une voie moyenne par laquelle
l’élève tentera d’échapper à
l’opposition est le “plus et moins”. Ainsi il dira
qu’une première proposition est concrète et la
deuxième moins concrète. Mais il se refusera à
réellement qualifier la seconde. Pourtant, le sens du concept
“concret” qu’il utilise diffèrera selon
qu’il utilise comme opposé “universel”,
“abstrait” ou “général”. Il
s’agit donc de refuser l’utilisation du “plus et
moins” pour qualifier de manière plus spécifique.
La table carrée n’est pas moins ronde que la table ronde
: elle est carrée. Il s’agit ici de comprendre que
l’utilisation des contraires, dans le choix de leur couple
spécifique, permet de préciser la pensée et de la
mettre à l’épreuve. Un tel exercice aide à
sortir un concept donné de son statut d’évidence,
en le mettant en relief grâce à son contraire. Prenons un
exemple : une élève suggère de qualifier une
proposition générale comme “universelle”, et
après diverses hésitations, qualifie celle qui
s’oppose, plus concrète, de “naturelle”.
Questionnée, elle propose comme opposé de
“naturel” : “artificiel”. L’universel
est-il donc artificiel ? Elle refuse ces conséquences et
remplace alors “naturel” par “particulier”.
Elle aurait pu aussi assumer une nouvelle antinomie, comme
“naturel et artificiel”, dans la mesure où elle
aurait pu en rendre compte. Ainsi, grâce au principe des
contraires, la connotation est articulée, permettant de
clarifier le concept et d’avancer posément dans la
réflexion, voire de poser de nouvelles problématiques.
Dans cet exemple précis, l’élève formulera
une proposition dite “universelle” et une
“particulière”, établissant un lien entre
les deux, ce qui permet aussi la possibilité d’une mise
à l’épreuve de la proposition
“universelle”. Tout cela de manière consciente et
explicite, plutôt que vague, intuitive et implicite. COURS OU MIRACLE ?La pratique que nous venons de décrire se doit d’être un objet de cours, sans quoi il ne faut pas s’attendre à ce que l’élève se livre seul, miraculeusement, à une conceptualisation de sa propre pensée. Pour cela il faut être prêt à rendre compte de tels processus, et ne pas laisser croire que c’est le génie propre et irremplaçable de l’enseignant, ou accessoirement de l’élève, qui produit du concept. Il s’agit d’être prêt à identifier les ficelles et à en rendre compte. Peut-être certains élèves, et l’enseignant lui-même, ont naturellement accès à la conceptualisation, mais il serait absurde de croire que c’est le cas pour la majorité d’entre eux. Et même s’il y a intuition, il y a tout à gagner à conceptualiser la conceptualisation. Si Mozart n’a sans doute pas eu besoin de beaucoup de cours de solfège ou de composition, il n’en va pas ainsi du commun des mortels. Il serait donc présomptueux de penser que nos élèves et nous-même pouvons nous en dispenser. Et si le concept se limite aux concepts établis, dans la prétendue objectivité ou universalité fournie par le génie de leur auteur, ne nous étonnons pas que les élèves offrent pour toute dissertation un collage entre des citations plus ou moins comprises et des opinions toutes faites. Le cœur d’une réflexion, et le véritable critère de correction, reste quand même la conceptualisation et l’articulation d’une pensée singulière. Alors autant en enseigner la pratique, plutôt que de se contenter de visiter les musées. |