| |
DÉCALAGE
Adolescent, je partis de chez moi, larguant les
amarres, le temps d’une escapade, quelques mois. Je laissai la
famille derrière, au Canada, afin de faire le tour de
L’Europe, en auto-stop. La grande aventure. Dormir là
où on arrive le soir, dans les jardins publics, au bord de la
route, sur les plages en écoutant l’océan. Se
nourrir d’une baguette et d’un fromage, boire le vin
à la bouteille. Ivresse d’une liberté facile
à conquérir.
Il suffisait de prendre un petit boulot trois ou quatre mois
tout en vivant à l’œil chez les parents, pour
partir riche comme Crésus, à la découverte du
monde. On ne doit rien à personne, la paume grande ouverte on
attend tout et rien.
J’arrive au Portugal ; le pays vient à peine de terminer
sa révolution contre la dictature. On place des œillets
dans le canon des fusils. Dans certaines campagnes du nord, on ne
semble pas encore être trop au courant ; rien n’a
changé. Quand je traverse les villages, allure hirsute et sac
à dos, on rit beaucoup, parfois on me jette des pierres. Dans
le reste du pays, l’atmosphère est à la liesse,
les automobilistes me prennent facilement. Un peu avant Porto, une
vieille bagnole cabossée s’arrête. Un petit homme
grêle ouvre la porte du côté passager. Il a la
cinquantaine, l’air d’un ouvrier maçon, son visage
buriné et anguleux se fend d’un énorme sourire.
À peine le temps de s’installer qu’il me tend
déjà une main aux longs doigts noueux afin de la lui
serrer. Il y tient : « Les hommes de tous les pays sont tous
frères! » dit-il. Pourquoi pas ! Mais enfin, il est bien
gentil de s’être arrêté.
Insoutenable naïveté
Pendant le trajet, l’homme est volubile, il ne cesse de
parler. J’ai beau m’escrimer pour lui expliquer que mon
portugais n’est pas terrible, ce dont il devrait normalement
s’apercevoir sans difficulté puisque mon baratin
ressemble à du mauvais espagnol. Mais il ne veut rien entendre,
il continue sa litanie. Et le mot qui revient sans cesse, comme un
refrain : socialiste, socialiste. Révolution, international,
unité, sont les autres pierres angulaires de son discours. Il
s’enflamme, le visage rayonnant il me tape sur
l’épaule, sur la cuisse, il me serre
périodiquement la main. Je le trouve un peu comique, mais
fatigant. Pour cet idéaliste invétéré,
tous les étrangers doivent être socialistes, car sans
m’avoir nullement consulté, il m’a baptisé
socialiste. «Les socialistes du monde entier, nous sommes tous
frères ». Il est visiblement ému.
S’il savait... La politique, je m’en foutais
complètement. Combien de fois m’étais-je à
ce sujet disputé avec mon père et ma sœur. «
Les gens sont des crétins, ils ne valent pas la peine
qu’on se batte pour eux. » J’avais fait de cette
profonde pensée mon credo. La politique, rien que de la
magouille ! Il fallait profiter de la vie, de ce qui était
vrai. Les livres, les idées, la musique et la liberté,
cela me suffisait. Tout ce qui fleurait une quelconque institution, de
près ou de loin, je n’en avais rien à cirer ! Et
le malheur des hommes, vu d’Ottawa où j’habitais,
la belle affaire ! Mon pauvre chauffeur, lui, ne pouvait pas
s’en douter, il ignorait quel mécréant
j’étais ; il vivait la révolution, sa
révolution. Avec ça il embrassait l’univers tout
entier. En un seul souffle, les êtres humains de tous les
horizons se levaient. Il était sympathique le brave homme, sa
révolution aussi, mais enfin...
Dans un élan de générosité, l’homme
m’invita à manger et dormir chez lui, avec toute sa
famille, précisa-t-il. Une femme et cinq enfants,
d’après ce que je crus comprendre. Il m’arrivait
souvent de me faire inviter ainsi, et généralement
j’acceptais, ce qui faisait partie de l’expérience
; il n’était pas désagréable de dormir dans
un vrai lit de temps à autre. Se risquer ainsi
m’occasionnait parfois de petites surprises, mais cette fois-ci,
j’ignorais vraiment ce qui m’attendait. Un immeuble gris,
au milieu d’autres immeubles. Un sixième étage
sans ascenseur. Une cage d’escalier mortellement sombre. Et
finalement un petit deux-pièces : une cuisine, une salle
à manger, une chambre. Toute une famille dans cet endroit si
exigu. J’en frissonnais d’embarras ; je regrettais
d’avoir aveuglément accepté l’invitation.
Héros malgré lui
J’aurais été Che Guevara en personne
qu’il ne m’aurait pas présenté plus
glorieusement à sa femme et à ses rejetons, qui me
regardèrent avec des yeux tour à tour
étonnés, inquiets ou émerveillés. Nous
nous assîmes à table pour le repas. Notre hôtesse
nous servit du bouillon, si clair qu’on pouvait se demander si
c’en était vraiment, puis elle donna à chacun un
morceau de fromage de chèvre et une tranche de pain. Sans trop
oser lever les yeux, je regardais toute la famille affairée sur
son maigre repas. J’étais vraiment secoué,
j’en aurais pleuré. Comment avait-il pu m’inviter ?
Un repas aussi chiche. Que ce soit parce qu’il aurait dû
être embarrassé d’offrir un tel menu, ou parce
qu’il n’y en avait déjà pas assez pour toute
sa famille. Il avait l’air heureux ; c’était
au-delà de mes capacités, je ne pouvais pas comprendre.
Je m’étais habitué à toutes sortes de
situations, mais ici ma fierté d’« homme libre
» en prenait un coup.
Je n’étais pas au bout de mes peines. Après le
repas, il prit un air mystérieux pour m’annoncer :
« on sort ». Il me fit un clin d’œil tout en
hochant de la tête vers sa femme qui commençait à
laver la vaisselle. Dans sa vieille guimbarde, nous roulâmes du
faubourg où mon hôte vivait jusqu’en ville,
où nous pénétrâmes dans la petite
arrière-salle d’un restaurant. Plusieurs personnes y
discutaient déjà, c’était la réunion
de la section locale du parti socialiste à laquelle il
appartenait. À peine arrivé, Il alla de l’un
à l’autre pour les saluer, tenant absolument à me
présenter à chacun, fier comme Artaban d’exhiber
ainsi un camarade étranger. En apparence il était
à peu près le seul ouvrier présent dans la salle,
les autres ressemblaient plutôt à des cadres moyens, des
enseignants et des commerçants. Ils étaient les miens:
ils ressemblaient nettement plus que lui aux gens que j’avais
l’habitude de fréquenter. Un monde les séparait,
eux et lui, j’en prenais conscience. De toute évidence,
ils le connaissaient tous, sans particulièrement
l’apprécier ; ils lui tendaient une main molle, sans
interrompre leurs discussions, le regardant à peine. Une
furieuse envie de partir me tenaillait, ulcéré de la
manière dont ils traitaient mon nouvel ami, et de fait moi
aussi, sans compter que j’étais quelque peu
gêné par l’ensemble de la situation. Lui ne voyait
rien, il continuait à serrer les mains, car dans sa tête
tous les socialistes du monde étaient frères.
Le temps est venu
Sur le chemin du retour, il gazouillait, euphorique, il
était ravi. Je ne pipais mot. Nous n’avions certainement
pas assisté à la même réunion ! En
opposition à lui, je n’avais rien vu ni entendu qui
m’eût fait vibrer, bien au contraire. Et puis
j’avais une inquiétude, plus pressante. Comment
allions-nous nous arranger pour dormir? J’aurais dû
m’en douter. Habituellement, les enfants, à part le
tout-petit, dormaient dans la salle à manger, entassés
par terre, sur des couvertures. Mais comme j’étais
là, l’invité d’honneur, le père tint
à ce qu’ils me laissent cette pièce pour moi tout
seul et aillent coucher dans la cuisine, ou dans la chambre avec leurs
parents. Je protestai à peine, je ne m’en sentais pas le
courage, c’en était trop.
Je continuai mon périple à travers la péninsule
ibérique, mais je n’étais plus le même. Il
me tardait presque de rentrer chez moi. Quelque chose me manquait.
|
|