DIALECTIQUEParmi les termes philosophiques bradés, qui veulent tout dire et ne rien dire, après concept et problématique, il en est un troisième qu’il paraît intéressant d’aborder : la dialectique. Terme ambigu s’il en est un, qui peut aussi bien être utilisé pour attester de la précision d’une argumentation que pour en dénoncer la nature vague ou sophistique. Dès l’aube de la philosophie, chez Platon, ce terme prend une connotation forte : il est le seul mode de connaissance supérieur à la géométrie, voie par excellence d’accession à la vérité et au divin. Ancienneté qui explique sans doute la banalisation ou la sclérose du terme. Toutefois, de manière plus précise, nous pouvons identifier deux écueils principaux au cheminement dialectique, délimitation qui nous permet de mieux cerner le problème. D’un côté, la tentation logique de la pensée, dogmatisme qui sous prétexte de vérité ou de scientificité refuse la remise en cause de ses propres présupposés. De l’autre côté, la tentation fusionnelle de la pensée, pour qui tout est dans tout et vice-versa, et en particulier la fameuse “ complémentarité ”, très en vogue ces jours-ci, qui ignore ou réfute d’emblée le concept même de contradiction. Afin d’éclairer notre propos, nous prendrons comme hypothèse de départ la définition suivante de la dialectique : processus de pensée qui prend en charge des propositions apparemment contradictoires et se fonde sur ces contradictions afin de faire émerger de nouvelles propositions. Ces nouvelles propositions permettent de réduire, de résoudre ou d’expliciter les contradictions initiales. Cependant, sur le plan étymologique, la dialectique n’est rien d’autre que l’art de la discussion : en grec, dia signifie l’un avec l’autre, et legein signifie parler. Comment l’art de la discussion s’est-elle donc transformée en un art de manipuler les contraires ? Comme souvent, une fois la question clairement posée, la possibilité d’une réponse transparaît de manière plus nette. En effet, quelle est la caractéristique principale d’une discussion, sinon l’opposition ? Opposition entre les termes, entre les présupposés, entre les jugements et les choix, entre les registres. Même dans ce soliloque silencieux, ce dialogue avec soi-même qu’est la pensée selon Platon, la pensée opère à travers des oppositions et des contraires, à travers et grâce aux contradictions. Or c’est de la parole, ou du verbe, de legein, donc de la contradiction, qu’émerge le concept de logos, la raison. HéracliteNous reviendrons plus tard sur la tendance moderne, voire sur la pathologie, qui consiste à évacuer ou aplatir l’idée d’opposition ou de contradiction. Peut-être suffira-t-il au lecteur gêné par cette perspective de suspendre un court instant toute connotation négative de ces termes pour suivre plus confortablement le fil de notre pensée. Chez Héraclite, une des principales influences sur la pensée platonicienne, avec Parménide et Pythagore, nous trouvons les fragments suivants. “ Le combat est père et roi de tout ”. “ Le monde est une harmonie de tensions tour à tour tendues et détendues, comme celle de la lyre et de l’arc ”. “ Le désaccordé s’accorde toujours ”. Aristote relate que “ Héraclite blâme le poète qui a dit Que périsse Conflit chez les dieux et les hommes, car il n’y aurait pas d’harmonie, s’il n’existait l’aigu et le grave, et pas de vivant sans la femelle et le mâle, qui sont contraires ”. “ Toutes choses sont engendrées par la discorde ”. Ainsi, si l’unité n’est pas exclue, bien au contraire, cette unité s’exprime, existe et se découvre à travers la tension de ce qui s’oppose et se contrarie, à travers un conflit qui est vie du monde et de l’âme. Précisons d’ailleurs l’accès très restrictif de l’individu à l’unité avec les deux fragments suivants : “ L’harmonie invisible plus belle que la visible ”. “ Le logos, ce qui est toujours ce que les hommes sont incapables de comprendre, aussi bien avant de l’entendre qu’après l’avoir entendu pour la première fois ”. Ainsi, tâche infinie que celle de la raison humaine qui tente de percevoir la cohérence ou la cohésion de toutes choses, y compris celle de sa propre existence, mais qui se heurte en permanence à la réalité de l’opposition. Et pour ponctuer notre affaire, afin de montrer l’accord entre les pensées et le comportement du penseur éphésien, Diogène Laërce, antique historien de la philosophie antique, décrit ainsi Héraclite : “ tel un oiseau braillard, injuriant le public et parlant par énigmes est apparu debout ”. PlatonDans cette perspective, le meurtre de Socrate perd,
espérons-le, son statut purement anecdotique et singulier, pour
au contraire mettre au jour les enjeux d’un fonctionnement
spécifique et sa dimension philosophique, geste tragique qui
inaugure ce que l’on pourrait nommer la philosophie occidentale.
En effet, Socrate est celui qui insupporte ses concitoyens avec son
questionnement permanent. Mis à part une petite coterie
d’amis et de disciples, soit il est incompris et ignoré,
soit il est détesté. En quoi consiste succinctement sa
pratique ? En interpellant au moyen de question le discours de ceux
qui prétendent détenir le savoir, afin de mettre leur
connaissance à l’épreuve et leur en faire saisir
les limites, et en questionnant ceux qui ne savent pas afin de leur
faire découvrir en eux-mêmes le savoir. Le moyen
spécifique utilisé pour rendre opérationnel et
efficace ce questionnement est la contradiction. Produire ou faire
produire des propositions ou concepts qui heurtent plus ou moins
directement les propositions ou concepts déjà
avancés. Le fait de buter sur ces obstacles permet
d’abandonner l’hypothèse initiale
considérée comme une impasse, ou de la dépasser
par la production d’une nouvelle hypothèse. Le
présupposé implicite de l’exercice : tout
postulat, proposition ou concept est considéré
d’emblée limité et bancal. Tout discours ne peut
se constituer que de conjectures ou d’hypothèses, qui ne
sont opératoires que dans des limites bien
déterminées. La vérité d’une
proposition consiste donc à découvrir ce seuil de
dysfonctionnement et d’indétermination, l’absolu ne
pouvant par définition être articulé, sinon par
pure convention. Accéder à la vérité,
c’est donc dépasser l’opinion banale, c’est
aussi dépasser l’opinion droite ou savante, pour entrer
dans cette conscience de l’ignorance qui nous oblige à
lâcher prise et abandonner toute certitude, tout acquis.
Fragilité du discours et de l’être pénible
à accepter, travail de pure négativité aussi
libérateur que terriblement ingrat. La dialectique consiste ici
à produire des objections et des questions permettant
d’entrer dans le processus anagogique de remontée vers
l’être, ou vers le bien, ou tout autre forme
particulière de l’inconditionné, de
l’absolu. CyniquesUne filiation moins connue du socratisme, autre que le
platonisme, connaîtra un certain essor durant la période
hellénistique : les cyniques, moins réputés que
d’autres courants, car ils ne feront pas souche dans
l’histoire de la philosophie occidentale. Mis à part
quelques rares héritiers, divers, variés et plus ou
moins directs, comme Montaigne, Rabelais, Pascal, Voltaire ou
Nietzsche, ils resteront assez ignorés, et surtout incompris.
Des termes troubles, comme le nihilisme, seront invoqués, qui
masqueront ou occulteront la réalité de ce courant, plus
proche de la pensée orientale, du bouddhisme ou du taoïsme
que du fonctionnement philosophique général de notre
culture. Mais notre affaire n’étant point ici de se
lancer dans une histoire de la philosophie, mais uniquement
d’éclairer le problème de la dialectique, voyons
quelques aspects principaux de ce courant philosophique. Son fondateur
reconnu, Antisthène, professait le mépris absolu de
toutes les conventions, opinions ou valeurs reçues et
acceptées par la société. Refus non pas gratuit,
contrairement à ce qu’on laisse croire parfois, mais par
souci de vérité, d’intégrité et
d’authenticité. Bien entendu, un tel souci poussé
à l’extrême porte à une certaine
radicalité dans la parole et l’attitude, incitant
à une posture provocatrice. Renversement et conversionPourquoi ce petit tour d’horizon de la philosophie
grecque ? Parce qu’au cœur du philosopher, se trouve la
dialectique, qui se nourrit de contraires et de contradictions, dont
le but est le renversement de la pensée, ce que la religion
nomme traditionnellement “ conversion ”. Et s’il est
toujours possible d’analyser l’histoire de la philosophie
en terme d’héritage et de continuité, il est tout
aussi valable et peut-être plus enrichissant de la
considérer sous l’angle de la négation, de la
rupture et du discontinu. Aristote face à Platon, qui oppose la
matérialité à l’idéalité.
Descartes face à la scolastique, qui refuse
l’autorité a priori et propose le “ penser par
soi-même ”. Kant qui fait chuter de son socle la
métaphysique et la transforme en un processus de pensée.
Hegel, pour qui la philosophie doit cesser d’être
intemporelle et s’incarner dans l’histoire. Schelling qui
réhabilite la narration face au primat du concept. Marx pour
qui la philosophie ne doit plus analyser le monde, mais le
transformer. Heidegger, qui souhaite revenir vingt-cinq siècles
en arrière afin de retrouver l’être et ne plus se
cantonner à l’étant. DialectiqueAu-delà de la généralité
philosophique, et des antinomies, voyons toutefois s’il est une
spécificité dialectique. À tort ou à
raison - dans l’absolu le problème ne doit pas vraiment
se poser - les philosophes prennent parti par rapport à leurs
prédécesseurs ou leurs contemporains, dans la mesure de
ce qu’ils croient juste et vrai. Suffit-il néanmoins de
prendre parti et de s’opposer pour parler de dialectique ? Si
l’opposition et la contradiction, ce que Hegel nomme travail de
négativité, sont absolument nécessaires à
l’opération dialectique, il ne semble pas que cela
suffise en soi. À moins de considérer que toute
opposition philosophique contribue de fait, dialectiquement, à
la totalité de la philosophie, ce qui est d’une certaine
manière la perspective hégélienne. DialectiquesContrairement à la science qui se fonde soit sur
l’efficacité, soit sur des règles établies,
la dialectique est singulière, comme le travail artistique,
bien qu’elle se doive, bien entendu, de s’adresser
à la raison, en ce qu’elle a d’universel. La
science aussi prétend à l’universalité,
mais pas de la même manière. Au cœur de la
dialectique se trouve un processus anagogique, de remontée vers
l’unité à partir de la pluralité du
singulier, processus identifié déjà par Platon.
Naturellement, cette unité est un anhypothétique, une
hypothèse nécessaire mais que l’on ne saurait
formuler, puisqu’elle dépasse ou transcende toute
formulation. Ainsi, toute contradiction, l’articulation de toute
problématique, nous permet d’accéder à un
niveau supérieur de pensée, là où ce qui
paraît à prime abord contradictoire s’unifie en
accédant à un nouveau concept. Ce nouveau concept est ce
que Hegel nomme synthèse, aboutissement de la dialectique, car
Hegel, par un souci d’opérativité et
d’achèvement, considère que la pensée ne
peut en rester au stade de la contradiction : elle ne peut se
cantonner au travail de négativité. Toute tension doit
se résoudre dans l’articulation d’une nouvelle
affirmation. Ceci n’est pas le cas chez Platon, pour qui
l’aporie, l’impasse, le paradoxe, n’est pas un
problème en soi. Plus encore, le problème ainsi
posé doit être en soi valorisé, car il instaure
une tension indispensable, vie de la pensée, puisqu’elle
en perpétue la dynamique. Le concept ou l’idée
n’est pas la finalité de la pensée, aucun objet
particulier ne peut d’ailleurs constituer une fin, pour la bonne
raison que la raison n’est pas un moyen mais une cause, et
qu’une cause ne peut être assujettie à son effet.
La raison est sa propre finalité en tant que raison, par
rapport à l’objet, la réalité
n’étant que le reflet d’une raison absolue, une
pensée qui n’en n’est plus une car elle se
dépasse elle-même. Être, Unité ou Bien,
aucun nom n’est adéquat pour caractériser la cause
de toute chose, dont la raison est une des caractéristiques
premières. Charybde et SyllaLe travail de négation semble - c’est ce que nous
avons voulu exposer - l’essentiel de l’opération
dialectique, ou de la perspective dialectique. Car il s’agit
autant d’un regard que d’un mode d’action
particulier. L’obstacle fondamental - ou opposition –
à la dialectique reste donc le refus de la
négativité. Opposition qui apparaît sous deux
formes différentes, comme nous l’avons brièvement
mentionné dans notre introduction. D’une part opposition
scientifique, qui ne souffre guère de rester dans
l’incertitude et la suspension du jugement, posture qui exige
des définitions, de procédures, des règles
établies, des logiques établies, des moyens de trancher.
Opinion droite, dirait Platon, connaissance qui fait obstacle à
la vérité. D’autre part opposition sentimentale,
fusionnelle, qui ne supporte pas le conflit, l’affrontement,
l’opposition, état d’esprit qui aux règles,
à la rigueur et à l’exigence,
préfère l’intention, le désir, la foi et le
postulat de l’unité indivise. Une telle tendance
s’invite un peu trop vite à la table du divin, dirait
Hegel. |