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EN ATTENDANT L’EAU
— Allez voir mon frère, à Sonora ! il sera
très content de vous recevoir. Vous n’avez
qu’à venir de ma part, et comme on dit chez nous, sa
maison sera votre maison.
Voilà pourquoi depuis deux jours et deux nuits je me trimballe
d’un autocar à l’autre. Il faut préciser que
j’ai préféré faire un détour pour
pouvoir longer le Pacifique au lieu de me rendre directement à
destination. J’aime ces cars mexicains. Ils ont une
espèce d’atmosphère à eux, surtout quand
ils roulent de nuit, que tout le monde s’endort, et
qu’avec un peu de chance vous tombez sur quelqu’un qui a
toutes sortes d’histoires à raconter à un
étranger fort curieux. Durant ce genre de randonnées
nocturnes, tout ce que l’on nous raconte prend alors une couleur
très particulière. J’avais eu de la chance le
premier soir, en partant de Guadalajara. Une vieille femme toute
ridée était venue s’asseoir à
côté de moi, et, trop contente de l’occasion, avec
cet accent nasillard et traînant des gens de la région,
m'avait raconté je ne sais plus combien de choses que je
regrette maintenant de ne pas avoir notées. Ma
vénérable voisine était un véritable
recueil d'anecdotes.
Dans la nuit, il n’y avait plus que la voix de la vieille, et
les phares du car qui balayaient une route dont chaque mètre
cachait un tournant, une colline, une descente, en cet interminable
zigzag en trois dimensions que sont les routes mexicaines. Le
chauffeur, imperturbable, ne cessait de tourner son volant dans toutes
les directions, se contentant de se signer chaque fois qu’il
passait devant une croix ou une église. Il y a ainsi des lieux
où la piété est une solide réalité.
Sur le tableau de bord du bus luisait une petite Vierge Marie de
plastique bleu qui clignotait, s’allumant et
s’éteignant tour à tour, ce qui lui donnait un air
fort vivant de miracle permanent. Il y avait aussi un Jésus
bénissant, la main levée, les cheveux longs et
ondulés, le regard doux, de grands yeux bleus, un gros
cœur bien rouge d’où sortaient des rayons
dorés peints sur sa poitrine, mais lui restait en permanence
illuminé.
J’avais été étonné de
découvrir ces véritables autels ambulants que sont les
cabines des chauffeurs dans les cars mexicains ; c’était
avant que je ne connaisse les routes mexicaines et le style de
conduite locale. Avec le manque total de visibilité sur ces
routes à deux voies étroites et tournicotantes que sont
là-bas les principales artères de communication du pays,
il faut admirer comment ces autocars doublent sans rien voir des
voitures vieilles et poussives ; vivre cela induirait même un
sceptique comme moi à vouloir faire son signe de croix à
chaque instant. Ainsi, rien ne peut être de trop sur ces
chapelles motorisées qui permettent sans doute de
s’attirer les très souhaitables bonnes grâces du
ciel. On réalise qu’il est des lieux où la
providence n’est pas une simple illusion, elle est une
nécessité.
Celui qui m’avait envoyé dans cette
expédition était un chauffeur de taxi que j’avais
retenu une semaine afin de me faire visiter la ville et ses alentours.
Rapidement nous étions devenus de grands amis, ce qui avait
été facile dans la mesure où j’avais
accepté de ne pas nier que le Mexique était le plus beau
pays du monde, et où je n’avais pas discuté le
prix du taxi. Le brave homme avait fort bien compris : je voulais tout
voir et tout savoir à propos de ce pays qui me fascinait depuis
toujours, et c’est pour cette raison qu’il m’avait
envoyé chez son frère qui vivait sur une ejido, une
sorte de coopérative agricole, depuis plusieurs années.
— Mais attention, il a aussi son morceau de terre à lui !
m’assurait mon cicérone, très fier de son
frère propriétaire terrien à qui ce lopin de
terre conférait un statut très particulier. Grâce
à la réforme agraire, on lui a donné de la terre,
et il est parti s’installer là-bas il y a dix ans. Je
suis allé le voir il y a trois ans. C’est très
dur, mais il est chez lui. C’est ça qui est important !
Sans doute, cela devait l’être... Et tandis qu’il me
racontait cela, je regardais le véhicule qui nous transportait,
avec ses sièges défoncés dont les dossiers se
seraient écroulés si une barre de métal
transversale, soudée aux côtés, ne les avait
maintenus en place. Le décor intérieur de ce taxi
n’avait de comparable que le bruit infernal d’un moteur
qui laissait derrière lui une non moins infernale
traînée de fumée. Comme pour beaucoup de
véhicules de cette ville, on se demandait comment il faisait
pour rouler encore. Il devait exister ici des mécaniciens aux
pouvoirs miraculeux, des doigts en or qui réussissaient
à faire fonctionner n'importe quoi avec rien. Cette voiture,
aussi bringuebalante soit-elle, était tout pour cet homme, et
la dignité humaine me donna soudain l’impression de ne
reposer parfois que sur trois bouts de ficelle et deux ressorts. Je ne
sais pas si la foi transporte les montagnes, en tout cas la
fierté doit sérieusement les ébranler...
J’étais heureux de quitter la ville avant
qu’arrivent Noël et le Jour de l’An. Malgré
toute l’amitié que j’ai pour cet endroit et ses
habitants, il y a une chose à laquelle je ne me ferai jamais :
leur frénésie des pétards. Et quand on dit
pétards, ce sont de véritables mortiers dont il est
question, dont vous sentez à vingt mètres le souffle
quand ils explosent. Ils ont aussi ces rouleaux de plusieurs centaines
de pétards qu’ils appellent des mitraillettes, qui
éclatent les uns après les autres à une folle
cadence. Autant j’aime voir les hommes heureux, autant certaines
formes d’éxubérance me sont dans leur excès
plutôt pénibles. Je me demandais également
s’il n’y avait pas un côté sordide à
cette joie intempestive, quand on voyait les hommes s’y plonger
avec une telle outrance ; n’était-ce pas pour oublier une
réalité trop dure ? C’est une ivresse qui devait
coûter cher à des gens déjà si appauvris.
Je suis un amoureux de la sobriété, et de surcroît
cette pratique me rappelait tellement la guerre ; je l’avais
connue de trop près pour pouvoir en supporter tout simulacre,
même éloigné.
Alors me voilà, avalant des kilomètres et des
kilomètres, roulant sur des routes chaotiques, à travers
des paysages désertiques, apercevant à travers les
vitres crasseuses du car des collines rouges ou jaunes aux contours
abrupts. Des cactus surgissaient çà et là, levant
les bras au ciel, en une espèce de prière
éternelle, ou bien était-ce par étonnement, ou
bien encore se dressaient-ils ainsi pour jeter aux rares nuages leur
cri d’impuissance en leur demandant : comment peut-on de
manière aussi cruelle avoir été planté
là au milieu de nulle part? Dire que l’on arrive à
en tirer la tequila, une boisson censée engendrer la
gaîté. L’homme arrive vraiment à faire feu
de tout bois ! je ne sais pas si cela veut dire que tout est bon pour
lui, ou qu'il n'est pas difficile...
De temps à autre, quelque coin où l’eau se
montrait plus généreuse laissait pousser une
végétation verte, dense et luxuriante comme seuls les
tropiques savent le faire. Ici, les plantes, tellement envahissantes,
ne donnent pas l’impression de pousser, mais
d’éclater, comme un grain de maïs soufflé.
Nous nous arrêtions de temps à autre dans des villages
à l’air toujours si triste. À chaque fois nous y
trouvions quelques enfants, quelques animaux, quelques paysans
à la tête baissée. Toujours les mêmes
scènes. Dans chaque village traînaient ces chiens
efflanqués au pelage jaunâtre, très craintifs, qui
n’appartiennent à personne ; on se demande comment ils
survivent. Dans ces endroits où le superflu n’existe pas,
l’homme ne peut pas se permettre d’adopter ces animaux qui
ne produisent rien.
Le matin du troisième jour, à peine le soleil
levé nous arrivons à destination. C’est une petite
ville toute blanche, aux rues tirées bien droites, à la
règle et à l’équerre. On voit que
l’espace n’est pas cher, ces rues feraient pâlir
d’envie plus d’une de nos grandes villes modernes. Il
existe différents genres de luxe ; il faut savoir en profiter
quand ils sont là... Suivant les instructions données
par celui qui m’avait envoyé en cette expédition,
après le car il fallait prendre un taxi pour terminer le
périple, ce qui ne devait pas me coûter grand-chose ;
« quoique, méfiez-vous des taxis, avait ajouté mon
cicérone chauffeur, il y en a de sérieux et
d’autres qui le sont moins. »
Je me risquai toutefois dans un taxi, et bientôt nous
sortîmes de la petite ville blanche, avançant sur une
route de poussière dont je n’arrivais même pas
à distinguer les contours. Comment faisait mon chauffeur pour
savoir où il allait? J’avais l’impression de rouler
en plein milieu du désert. On dit que les marins voient les
vagues tracer le chemin devant eux, c’était
peut-être pareil ici. On pense toujours que pour voir les choses
il n’y a qu’à ouvrir les yeux, mais une fois de
plus je me rendais compte que pour voir il fallait apprendre...
Mon chauffeur n’avait pas l’air de se poser beaucoup de
questions à ce sujet. Il ne regardait pratiquement pas la
soi-disant route, trop occupé à me dévisager et
à m’interroger avec une grande curiosité, tentant
de savoir ce que je pouvais bien vouloir faire dans ce trou perdu
où je lui avais demandé de m’emmener.
Peut-être pensait-il me faire rebrousser chemin en
m’avertissant :
— Vous savez, là-bas, ils n’ont même pas
l’eau, ni l’électricité.
Il parut très peiné du fait que cette
révélation ne suscitait pas un grand
intérêt de ma part. II me répéta cette
information à trois reprises différentes, se disant que
si je ne réagissais pas à de tels renseignements,
c'était qu'étant étranger, je ne devais pas
comprendre ce qu’il me disait. Il est vrai que mon espagnol
n’était pas de premier ordre. Ne rencontrant guère
de succès, il tenta ensuite de me vendre les mérites de
la discothèque locale, où il y avait de l’action
m’assurait-il. Il me vanta aussi un hôtel bien et pas cher
où il y avait des douches, la télé couleur, dont
il connaissait personnellement le patron. Mais comme les arguments
habituels qu’il servait aux quelques rares étrangers de
passage ne fonctionnaient pas, je le vis bientôt se
résigner et se plonger dans une profonde méditation, qui
dut l’amener à conclure que bien étranges sont les
étrangers. Le silence religieux qui suivit son babillage ne fut
plus entrecoupé que par des grognements occasionnels dont le
son ressemblait vaguement à « gringo loco », ce
qu’il ponctuait en remuant la tête et en soufflant de
l’air par les narines.
Sa méditation intempestive fut rapidement interrompue car nous
arrivâmes à destination, comme je le déduisis
d’après un panneau de bois planté en terre,
où une main malhabile avait tracé au pinceau le nom du
village. Cela se trouvait juste avant une vingtaine de petits cubes
blancs éparpillés qui ressemblaient à des
habitations : je voyais qu’ils étaient percés de
petites ouvertures de la taille d’une porte.
— Je vous laisse là ? me demanda une ultime fois mon
chauffeur, comme pour me donner une dernière chance maintenant
que j’avais vu où nous étions.
Il prit le billet que je lui tendais et fit demi-tour sans rien
ajouter de plus. Une dizaine d’enfants, attirés sans
doute par le bruit du moteur, étaient arrivés en courant
et m’observaient sans rien dire, les yeux tout
écarquillés. Je sus que je devais être
arrivé dans un endroit où ne viennent pas les touristes,
car, à ma grande surprise, aucun de ces enfants ne me demanda
de lui acheter quelques babioles, ni ne me quémanda de
l’argent, ni même ne me proposa de porter ma valise en
échange de quelque menue monnaie.
Je leur annonçai le nom de mon futur hôte afin
qu’ils m’indiquent sa maison, et toute la troupe se fit un
plaisir de m’y accompagner dans la plus grande liesse. En
tête du cortège, fier comme Artaban, menait celui qui,
d’après ce que je compris plus tard, était le fils
de mon hôte. Une fois que nous fûmes arrivés devant
la porte, il appela son père qui sortit, et à qui je me
présentai. Bien entendu, ce dernier n’avait pas
reçu la lettre de son frère, mais une fois les
explications faites, il me donna l’accolade, à la fois
tout heureux d’accueillir un ami de son frère et
très honoré de recevoir quelqu’un qui arrivait de
si loin. Il me fit entrer dans la maison, un cube qui se contentait
d’être séparé en deux, avec d’un
côté la cuisine et de l’autre la chambre unique
où tout le monde dormait.
C’était plutôt sombre, aucune fenêtre ne
laissant entrer la lumière. On m’expliqua plus tard que
pour seule ouverture il n’y avait que la porte, autrement le
sable rentrait trop dans la maison. Le maître de maison me fit
asseoir à la table de la cuisine, poussant une femme assise
à cette place, qui alla sans dire un mot s’asseoir par
terre dans un coin. Il me servit un verre d’un infâme
brûle-gueule que j’avalai malgré tout ; je ne
pouvais refuser de trinquer, cela aurait été sans doute
très mal pris. Il me dit que j’arrivais au bon moment car
ils allaient justement manger. On me servit une assiette de gros
haricots rouges, ainsi qu’une espèce de légume
bouilli que je ne connaissais pas. J’avalai le tout, bien que ce
ne fût pas très bon ; j’avais plutôt faim,
ayant mangé assez frugalement pendant mes deux jours et deux
nuits d’autocar.
Ce modeste repas terminé, mon hôte
m’annonça fièrement qu’il allait me faire
visiter l’ejido, la coopérative. Il m’emmena
d’abord derrière sa maison, vers un petit enclos
où il élevait une quinzaine de chèvres.
— C’est cette semaine qu’elles mettent bas !
m’annonça-t-il.
En effet, deux chèvres se faisaient déjà
téter par des nouveau-nés, tout branlants sur leurs
frêles pattes. La plupart des autres femelles, au ventre
très enflé, étaient visiblement prêtes
à mettre bas. Dans un coin, il y en avait une en train de
s’accroupir, et on vit quelque chose commencer à saillir
sous elle.
— Je vais aller l’aider, dit mon nouvel ami, et il enjamba
la barrière afin d’aider la bique à donner
naissance, devant mes yeux de citadin ébahi.
En revenant il me dit avec orgueil :
— À Pâques, nous mangerons le plus beau.
C’est le moment de venir, ce sera la fête !
Il prit une mine gourmande et un regard prometteur pour
m’annoncer cet événement. Mon sentiment
d’émoi devant ces chevreaux nouveau-nés au milieu
du désert, devant cette vie s’éveillant au milieu
de presque rien, devant cette espèce de miracle
renouvelé de la nature se produisant sous mes yeux, fut
très choqué, se sentit dévoyé par cette
promesse de bacchanale qui me parut presque criminelle. Enfin, je
pouvais comprendre que dans le contexte, l’émotion
étant souvent liée à ce qui nous arrive peu
souvent, à l’inhabituel, nous n’avions pas les
mêmes susceptibilités lui et moi.
Il m’emmena ensuite faire le tour des différents petits
cubes blancs, où je rencontrai tous ses compagnons de
coopérative, des hommes plutôt chaleureux, assez bavards,
extrêmement curieux d'apprendre toutes sortes de choses à
propos de l’endroit d’où je venais. Ils
restèrent très surpris de savoir que nous
n’utilisions des haricots que très occasionnellement dans
la cuisine, et que les meilleurs cuisiniers étaient des hommes.
Ils furent très suspicieux quand je leur affirmai que
c’était également le cas chez eux dans les grandes
villes. Nous abordâmes aussi de nombreux autres sujets
prêtant beaucoup moins à la controverse. Ils me
racontèrent avec humour toutes les difficultés de cette
vie d’isolement qu’ils menaient. Je fus surpris de les
entendre en rire ainsi.
Leur dernière aventure était l’installation
d’une énorme pompe alimentée par un
générateur de puissance, censée aller chercher
l’eau à plus de cent mètres sous le sol. Toutes
les économies engrangées difficilement depuis plusieurs
années étaient passées dans cet investissement,
et en plus ils avaient dû emprunter. L’opération
réussit. Quand l’eau commença à jaillir du
sol, ce fut la fête, la liesse générale. Ils
étaient sauvés. Au bout d’un an, ils furent
catastrophés. Ils venaient de se rendre compte que l’eau
douce utilisée pour tous leurs besoins, vidant les nappes
phréatiques, était peu à peu remplacée
dans le sous-sol par l’eau venant de la mer. Quand ils virent
que l’eau qui coulait de la pompe était désormais
salée, ce fut la consternation. Ils rendirent tout
l’équipement pour tenter de payer les dettes qu’ils
avaient accumulées, mais ce fut loin du compte. L’un
d’entre eux lâcha à la fin de l’histoire une
boutade :
— Dommage qu’on ait abandonné, les légumes
auraient pu pousser déjà salés...
Ayant fini notre petite tournée, devenant un peu plus
familier avec mon hôte, je lui posai enfin la question qui me
brûlait les lèvres depuis quelque temps.
— Mais finalement, pourquoi êtes-vous venus vous installer
ici ? Il n’y a rien ! C’est le désert ! Et il
n’y a ni eau ni électricité. Que pouvez-vous bien
faire ici ? Qu’espérez-vous d’un tel endroit ?
m’exclamai-je en tentant de nuancer un tantinet mes paroles,
afin de ne pas heurter sa sensibilité.
Il esquissa un mystérieux petit sourire, hochant
légèrement la tête avec l’air inspiré
de celui qui sait, de celui qui a vu. Il me posa la main sur
l’épaule, prit un air empreint de commisération,
presque protecteur, me serra un peu le bras, et me confia :
— Je ne vous dis rien, mais demain matin, vous verrez !
Puis, comme si rien ne s’était passé, nous
restâmes le reste de la journée avec les chèvres
dont au moins quatre mirent bas avant la nuit. Après, nous
retournâmes à la maison, où l'on nous servit les
mêmes haricots et les mêmes drôles de légumes
bouillis, que je mangeai cette fois avec moins d’entrain. Cela
fit prononcer à la femme de mon hôte les premiers mots
qu’elle m’eut encore adressés :
— Vous ne mangez pas ! Vous n’aimez pas les haricots ?
Le lendemain matin, il faisait encore fort sombre quand mon
hôte vint me réveiller en secouant mon épaule
endolorie de cette demi-nuit couché par terre. On m’avait
réservé la pièce cuisine pour moi tout seul, avec
deux couvertures posées sur le sol, et deux autres pour me
protéger du froid, mais j’avais pourtant souffert de ce
matelas très dur et de cette nuit glaciale.
— Allons-y.
Nous sortîmes dehors où régnait une profonde
obscurité, et nous approchâmes d’un vieux camion
à ridelles qui, bien que l’on distinguât encore
très mal, me parut avoir atteint un âge canonique.
— C’est le camion de la coopérative,
annonça-t-il fièrement.
Nous roulâmes trois heures, toujours dans le désert, rien
que du désert. À perte de vue, ce n’étaient
que de petites collines, du sable et des cactus. Le lever du soleil
sur ce panorama fut magnifique, et cette indescriptible demi-teinte
qui emplit rapidement tout l’horizon devait rester une des plus
belles images de toute ma vie. Je m’extasiai ; mon chauffeur
parla très peu. Pendant tout le voyage il ne cessa
d’arborer son mystérieux sourire. Son esprit était
ailleurs, il nous précédait. Au bout de ce temps assez
long, nous nous arrêtâmes en une zone plutôt plate,
et il vint se garer derrière un monticule de terre visiblement
érigé par des hommes.
— Venez voir! m’ordonna-t-il.
Nous descendîmes de voiture, grimpâmes sur le monticule ;
quelle ne fut pas ma surprise ! Creusée au beau milieu du
désert, juste sous mes pieds, apparaissait devant moi une
énorme tranchée. Elle devait bien faire vingt
mètres de large et un kilomètre de long. Mon guide
étendit le bras, et traçant dans les airs un ample
mouvement circulaire en vue de me faire embrasser de la vue tout ce
panorama, il me dit simplement :
— Voilà !...
Il rayonnait. La couleur de son visage en avait changé.
Après un long silence admiratif, il ajouta :
— Bientôt, grâce à ce canal, on ne
reconnaîtra plus l’endroit où nous vivons. Ce sera
le paradis !
Il m’expliqua ensuite que cette énorme tranchée
faisait partie intégrante d’un système de canaux
qui amènerait l’eau en traversant plusieurs centaines de
kilomètres, si bien que toutes les zones ainsi parcourues en
seraient bouleversées.
— Car où il y a l’eau, il y a la vie... conclut-il
doctement, avec toujours ce même sourire.
Il était radieux. Il me nomma tous les endroits où
avaient ainsi été creusés des bouts de
tranchée, et bien que je ne fusse pas très calé
sur la géographie du pays, il me sembla qu’il manquait de
grands bouts à ce fameux canal. Mais je ne rétorquai
rien. Il était trop heureux. Je lui demandai simplement depuis
quand ce bout de canal avait été creusé, car la
terre du monticule me semblait bien tassée, on y voyait
même quelques profondes rigoles, de celles creusées par
les fortes pluies tropicales. Il répondit très
évasivement en tournant la tête, si bien que je ne
compris pas vraiment la réponse ; je n’osai pourtant pas
la lui faire répéter.
J’appris plus tard que ce bout de canal avait été
creusé plus de dix ans auparavant, avant même que ces
familles ne s’installent par ici. Cette grosse tranchée
était devenue pour tous la preuve flagrante que l’eau
arriverait bientôt jusque là, transformant
complètement la face de ce territoire. C’est pour cela
qu'ils avaient immigré ici. Depuis, lui et tous les autres
attendent l’eau ; ils attendent que les travaux se terminent.
Ils attendent comme on sait attendre dans cette partie du monde, avec
tout le peu d’étonnement de voir que le temps est quelque
chose de si irréel et tellement fantaisiste. Alors, bien
sûr, on ne vit pas de cette attente, mais on vit comme on peut,
et on attend un peu. Ceci n’empêche pas l’espoir,
lui, d’être si présent et si réel. Et mon
ami, comme tous les autres, se disait qu’il avait bien fait de
venir s’installer ici.
Le retour fut aussi silencieux que l’aller, pour des
raisons différentes. Mon ami avait perdu toute la verve de ses
explications. Il avait le regard paisible de ceux que la vision des
sens a confirmé dans leur foi : il y avait bel et bien quelque
chose que l’on pouvait voir, du tangible, une preuve
irréfutable de la vérité, et cette vision, cette
certitude tactile, boutait toute ombre de doute hors de la
pensée. Je n’ouvris pas la bouche, ne lui posai aucune
question, mais il me répondit quand même :
— Vous verrez un jour...
Une fois de retour, il ne descendit pas tout de suite de voiture.
Comprenant qu’il voulait me parler, j’attendis aussi, un
peu gêné de mes propres pensées, trop
grossièrement évidentes. Finalement il se décida
à ouvrir la bouche, et prononça lentement, avec une
extrême gravité :
— Je vais vous raconter quelque chose. Quand
j’étais plus jeune, j’aimais beaucoup aller
à l’église. Ce que j’y aimais plus que tout,
c’était chaque année le grand
événement de la procession de la vierge. Alors
là, c’était vraiment la fête. Il y avait de
la musique, des chants, des pétards, et on buvait, on dansait,
on s’amusait et tout le monde était heureux. Le moment le
plus important de cette journée, c’était le matin,
le grand défilé, avec en tête le chariot qui
portait la statue de la vierge, toute habillée de dentelle
blanche cousue de fils d’or et d’argent.
C’était la plus belle vierge de Guadalupe que vous
n’ayiez jamais vue. Et moi, j’étais un de ceux qui
portaient sur leurs épaules les tréteaux où
était posée la vierge. J’étais vraiment
très fier, chaque année, ce jour-là de
défiler ainsi devant toute la ville. Nul n’était
alors plus heureux que moi. À ce moment-là,
j’étais presque comme le fils de la Vierge.
Or, une année, pendant que j’avais les deux mains
occupées à porter la Madone, et que toute une foule
grouillait autour de nous, nous bousculant parfois un peu,
quelqu’un vola dans les poches de ma veste l’argent que
j’avais économisé pour cette fête. Je
n’ai pas besoin de vous dire à quel point
j’étais furieux. J’en voulus à tout le
monde, et même à la Vierge. Je l’injuriai,
l’accusant de ne pas m’avoir protégé au
moment précis où moi, j’étais en train de
la porter. Après cela, pendant cinq ans, je ne mis plus les
pieds une seule fois dans une église. Mais un beau jour,
réfléchissant à tout cela, je me dis à
moi-même : « Et si la vierge avait agi ainsi pour voir si
tu l’aimais vraiment ? »
Vous savez, ce jour-là, j’ai eu honte, j’ai eu
honte de moi, j’ai eu vraiment honte. J’étais tout
seul, et pourtant je sentis une grande rougeur monter à mes
joues. Dès le lendemain matin je me précipitai à
l’église ; je priai longuement à genoux pour
demander pardon à notre Sainte-Mère, et je lui offris
cinq cierges, les plus gros qu’il y avait, un par année
où je n’étais venu ni la voir ni la porter...
Le mois suivant, j’étais de retour chez moi. Je
rendis visite à un de mes amis fort au fait des projets de
développement dans le Tiers-monde. Je lui demandai s’il
était au courant de mon fameux projet d’irrigation. Il
eut un petit rire, et me répondit :
— Ah ce truc-là ! C’est
l’éléphant blanc ! Ça devait faire la
révolution là-bas. Mais voilà au moins dix ans
que le projet a été abandonné, et qu’ils
ont arrêté de creuser. La Banque Mondiale avait fait un
rapport démontrant que ce projet reviendrait trop cher, et
qu’il ne valait pas la peine de le financer.
J’ai eu des nouvelles de mon ami mexicain deux ans plus
tard, quand je suis retourné là-bas. Il vit
désormais dans la capitale, chez son frère. Il conduit
aussi le taxi. Un le conduit le jour, et l’autre la nuit...
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