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L’ANGE DE LA MORT
J’avais rencontré Madame G... lors d’un
séjour que je fis en 19…, il y a de très
nombreuses années, au centre de cure de P… Je tairai les
noms, ainsi que la date et le lieu, car l’histoire dont je parle
ayant défrayé la chronique à
l’époque, il serait très facile d’en
retrouver les protagonistes ; or, cette affaire entraînant des
répercussions jusqu’à aujourd’hui à
travers de sombres intrigues familiales, je ne voudrais pas prendre la
responsabilité des conséquences éventuelles que
ma narration pourrait provoquer. Je voudrais ici simplement conjurer
le psychisme malsain de cette triste aventure, et non pas livrer des
révélations, responsabilité que je laisse le soin
à la presse qui en a fait sa vocation et son gagne-pain. De
plus, je considère que, parfois, certaines injustices valent
mieux qu’une vérité dont la lumière
violente et aveugle ne ferait qu’éclairer des recoins,
tant de la société que de l’âme de
l’homme, dont la nature gagnerait à rester cachée.
Une lente et patiente observation du genre humain, curiosité
que je cultive depuis maintenant de longues années, m’a
enseigné qu’il n’y a de pires cachottiers aux
secrets inavouables que ceux qui proclament de tous
côtés, avec la plus grande sincérité,
exposer la plus radicale vérité. C’est là
un exemple typique de ces contradictions que la vie nous enseigne,
à tel point que l’on ne peut éviter de conclure
que ces antinomies font partie du monde, ou sont même la nature
intrinsèque des choses, car l’apparence entretient avec
l’être des rapports beaucoup plus profonds et complexes
qu’on voudrait bien souvent le croire...
Ainsi le désir et la réalité forment un couple
fort insolite. Par exemple l’alcoolique désire faire
boire les autres afin qu’ils l’imitent, et le bavard, lui,
au contraire, même entre deux respirations, n’envisage pas
de laisser quiconque parler. Cela tient du caractère propre de
leurs vices respectifs, et il serait illusoire de juger sur
l’apparence en qualifiant l’un de généreux
donateur et l’autre d’éducateur
dévoué. Les mots manifestant le vouloir se jouent
souvent de nous, comme le toréador se rit du taureau, pauvre
animal médusé de ne rencontrer que le vide devant ses
cornes acérées ; il était pourtant si confiant...
Je peux dire que je ne compris jamais Voltaire avant d’avoir
saisi cela. J’avais très jeune été
frappé par l’apparence si véridique et si
sincère de sa critique sociale. Comme beaucoup de lecteurs, je
me laissais tenter par cette pensée acerbe et polémique,
bien qu’un certain embarras inconscient retînt toujours un
peu mon ardeur. Je devais réaliser plus tard la
véritable nature de ce cynisme vantard où il trempait
son esprit et sa plume, en découvrant les pages dithyrambiques
qu’il écrivit sur le « Grand Siècle »,
sur Louis XIV, sur cette époque de pompe et de faste
arbitraires. Cette admiration si malsaine devenait pour moi la preuve
que l’homme prétendant au plus total refus de tout,
critiquant sans relâche, particulièrement tout ce qui
tenterait de fonder un quelconque idéal, finit toujours,
s’il n’a pas commencé par là, par
s’accrocher aux pires aberrations. Derrière la suspicion
se cache toujours un suspect...
Si j’étais particulièrement sensible aux
contradictions inhérentes à chaque individu, le principe
général n’ayant aucun intérêt en soi,
cela était sans doute dû à mon propre cas.
J’étais, déjà enfant, de constitution
relativement forte, et même robuste, d’une taille bien
au-dessus de la moyenne ; mon ample carrure m’avait
naturellement amené à pratiquer rapidement de nombreux
sports, d’autant plus que mon esprit était de
lui-même assez porté vers l’idée
d’accomplissement de soi. Mais cette nature conquérante
qui était la mienne fut minée au détour de
l’adolescence par la révélation d’une faille
profonde : je devenais gravement asmathique. Cette maladie a ceci de
fascinant — j’avais longuement médité sur la
question —, qu’elle plonge ses racines dans les
profondeurs du psychisme, car elle manifeste des symptômes
très particuliers chez ceux qui en sont atteints. Aucune autre
maladie sans doute, par ces crises aiguës qu’elle provoque,
ne procure autant l’impression certaine que l’on est en
train de mourir. Qu’y a-t-il de plus immédiat, quelle
perception ou sentiment est plus intime à l’être
même de la vie, que notre souffle, que cette respiration, le
seul mouvement absolument contigu à l’existence,
l’unique dont nous ne pouvons jamais avoir conscience
qu’il s’arrête parce qu’alors la conscience ne
serait plus. Quand l’esprit désire se vider de toutes
choses, quand il souhaite s’abstraire même du temps, il ne
lui reste que cette unique horloge, cet unique balancier soumis
à sa volonté dont il ne peut pourtant se
débarrasser, qu’il ne peut arrêter que très
temporairement et au prix d’un considérable effort ; ce
mouvement lent, plus ou moins régulier mais vital, fait
pénétrer en nous le monde environnant pour en aspirer sa
substance, nous liant ainsi inexorablement à ce que nous ne
sommes pas...
Je n’avais guère pu comprendre pourquoi Aristote
n’avait jamais voulu unifier ces deux fonctions de
l’âme, forme de la vie, que sont la connaissance et
l'animation. N’y a-t-il pas une profonde communauté de
principe entre la connaissance, cette représentation en nous du
monde qui constitue par là notre être en son lieu, et la
respiration, ce sentiment primitif de la vie, cette conscience
immédiate de l’altérité, ce premier
mouvement d’osmose entre le soi et le non-soi, cette
prérogative de notre être, ce mouvement instinctif qui
nous fait ouvrir tout grand la bouche avant même de
connaître la faim ? Aussi n’y a-t-il rien de plus
angoissant, de plus terrifiant, que cette expérience horrible,
soudaine, de ne presque plus respirer, ou de ne plus respirer du
tout... Est-ce alors notre corps qui refuse le monde, ou est-ce le
monde qui se refuse à nous ? L’esprit, interloqué,
voit peu à peu son corps en train de se recroqueviller sur
lui-même, et ressent toute la douleur que peut vivre la feuille
détachée de son arbre, en train de se dessécher
lentement, de se ratatiner, et de mourir. Notre corps, en son refus de
respirer, se contorsionne avec de violents spasmes, rejetant la vie
comme il le ferait d’une greffe incompatible avec sa nature ;
l’esprit assiste, impuissant, à l’horreur de
contempler son être bientôt cyanosé. Blessée
en son fondement par cette usante maladie, notre volonté devra
s’habituer à ce que le moindre effort, toujours trop
coûteux, ne puisse plus être exigé...
Au fur et à mesure des années, ces crises,
d’abord épisodiques et bénignes, devinrent si
fréquentes et si fortes que, malgré les multiples et
vains traitements que je subis, je développai un
caractère cliniquement pathologique. Étant sujet aux
variations d’humeur les plus soudaines, les excitations les plus
fortes s’ensuivaient tout aussi rapidement que
systématiquement des dépressions les plus violentes,
où j’en arrivais à ne plus souhaiter que
l’anéantissement de mon propre être ; heureusement,
ces états me plongeant dans une totale prostration, je ne
pouvais passer aux actes, ne sachant que désespérer et
attendre. Ces moments devinrent ceux où commencèrent
à jaillir en moi les attentes les plus étranges. La
forme que prenaient souvent ces désirs inquiétants
était par exemple l’idée que mon âme
pût se séparer de mon corps, et fût
l’étincelle retournant à son feu originel.
J’ajoute qu’avec cette maladie avait grandi en moi une
certaine soif de mysticisme ; je désirais accorder à mon
esprit l’absolu, cette éternité qui bien
évidemment était refusée à mon corps. Le
sentiment de mortalité, de finitude, est peut-être ce que
l’on peut accepter au crépuscule de l’existence,
après une vie bien remplie, quand la fatigue vous emplit les
membres. Sans doute alors arrive-t-on à l’accepter comme
un légitime aboutissement, mais, dans l’élan de la
jeunesse, cette pensée ne saurait être admise et encore
moins conçue. Elle y provoque au contraire un vif sentiment
d’injustice et d’arbitraire, comme chez l’enfant que
l’on oblige à se coucher au moment précis
où il commence à s’amuser...
Cependant, cette confrontation entre la mort et la fougue de la
jeunesse exacerbait au plus haut point la nervosité de mon
imagination, tout en accentuant l’instabilité de mon
caractère. J’avais entrepris une carrière
d’ingénieur, après avoir, malgré cette
fièvre quarte qui me rongeait, réussi avec un certain
succès mes études. Ma vie professionnelle devait
être très prometteuse, si ce n’était
justement cette grande irrégularité dans ma motivation
pour un travail qui correspondait, hélas, à mon
côté rationaliste, à cette partie de mon
tempérament restée très calculatrice,
méthodique et soigneuse. Avec la nature fantasque qui croissait
en moi à cause de la maladie, elle se trouvait de plus en plus
réduite à la portion congrue. Mon sens de la proportion,
de la nuance, de la mesure, cédait peu à peu le terrain
à la passion de l’extrême, à une soif de la
démesure et de l’outrance. Comme pour M. Hyde,
l’effet de la potion commençait à
s’intégrer à mon être, je devenais pour
toujours le Dr Jekyll, ma métamorphose avait atteint son point
de non-retour... Mon caractère devenait de plus en plus
incompatible avec cette activité minutieuse qui me paraissait
acquérir, au fur et à mesure que le mal gagnait du
terrain, la fadeur écœurante de la quotidienneté
et du certain. Je devenais complètement allergique à
quoi que ce soit qui ne satisfaisait pas un besoin constant
d’exaltation, et me désintéressais de tout ce qui
n’atteignait pas l’intensité émotionnelle de
mes plus noires pensées. Cet état de choses se
dégradant, les médecins n’envisagèrent plus
d’autre solution que de m’envoyer dans un
établissement de cure, pensant que l’air vif et le ciel
bleu des montagnes restaient la seule possibilité de me
guérir, ou du moins d’atténuer ces excès de
mon tempérament.
Je partis pour la montagne, et m’installai dans une de
ces nombreuses résidences toutes blanches qui entourent les
thermes des villes d’eau. Rapidement, je ressentis un certain
bonheur, une certaine plénitude dans ma nouvelle situation.
N’avoir d’autres soucis que lire, étudier,
écrire, et me promener, avec pour seule responsabilité
d’obéir à la routine des soins, qui consistait
à boire mon verre d’eau et à prendre mes bains de
vapeurs... Cet état me procurait la plus douillette
satisfaction. Je pouvais enfin librement consacrer toute mon
énergie mentale aux problèmes qui me
préoccupaient et dont le thème commun résidait en
tout ce qui détenait un quelconque rapport avec l’infini.
Seulement en ce dépassement perpétuel de la notion de
limite, aussi impossible fût-il, et sans doute pour cette
raison-là, l’âme pouvait trouver le repos convenant
à sa nature propre, me semblait-il...
Le lecteur réalisera que j’étais dans un
état d’esprit tout à fait propice à
être attiré, séduit, dès notre
première rencontre, par Madame G… Cette dame avait
l’âge de ce que je nomme la vieillesse puissante.
J’appelle ainsi ces quelques années, plus ou moins
nombreuses selon les personnes, celles de la sagesse, tant que
l’âge n’a pas encore commis ses ravages
débilitants particulièrement au niveau physique, bien
que la vieillesse, en ce qu’elle est une réalité,
même si la mode est de l’ignorer et de la mépriser
pour des raisons perverses — il n’y a que les situations
de profonde dépression culturelle pour ainsi glorifier
démesurément la jeunesse —, ait bel et bien
commencé. Cette vieillesse puissante apporte un mélange
d’expérience et de force qui demeure une période
très particulière dans la vie de l’être
humain, une espèce de chant du cygne de la vie active, avant
que le quotidien ne bascule, faute d’énergie, en une vie
plutôt contemplative et distante. L’intensité et la
durée de cette période dépendent
généralement de la capacité que peut
détenir une personne pour mener parallèlement une vie
laborieuse et une réflexion passionnée. Cet âge
engendrait visiblement chez Madame G… une force très
particulière, qui fascinait immédiatement, dès
qu’on la rencontrait. Elle ne laissait guère
indifférent, elle ne pouvait qu’attirer ou repousser
énormément, car elle pouvait inspirer la crainte. Il
n’était possible que de la remarquer, que ce fût
pour la fuir ou pour l’admirer...
Elle avait des yeux noirs et brillants, des cheveux gris bien
séparés au sommet de la tête, très
bouclés, qui venaient tomber sur ses épaules, ou
plutôt vaguement s’y poser. Ils ressemblaient aux fils
rigides et bouclés d’une paille de fer, à tel
point que l’on n’aurait pas été surpris
d’y apercevoir des étincelles
d’électricité statique. D’ailleurs, tout
était sec en elle : ses traits, tant son nez que sa bouche, ses
membres anguleux, ses mains aux doigts longs et mobiles, son dos
légèrement voûté, ses épaules
pointues, qu’elle réussissait à mouvoir
indépendamment l’une de l’autre en une
espèce de petit mouvement rotatif vers l’arrière,
fort inquiétant, genre de spasme à l’allure
incantatoire qui ponctuait de temps à autre ses paroles. Mais
quand elle parlait et s’échauffait, toute sa
sécheresse apparente tombait comme un voile, ses gestes
savaient prendre alors une sorte de rondeur, ils hypnotisaient
l’observateur par leur mouvement en traçant dans
l’espace des courbes variées ; ses yeux brillaient encore
plus profondément et plus violemment qu’avant, ses
lèvres, sa bouche dessinaient un sourire étrange
exprimant à la fois une forte tension et une jouissance
extrême. En ces moments, elle donnait l’impression de
savourer la vision qu’elle évoquait pour elle-même
tout en s’adressant à son interlocuteur, ou
peut-être était-ce le plaisir qu’elle ressentait
à capturer l’esprit de l’auditeur qui la faisait
ainsi palpiter… Jamais l’image évocatrice de ce
que l’on retrouve dans l’idée du «
mystère de la femme », remontant fort loin dans le
subconscient humain et dans son histoire, celle qui avait
inspiré tant de légendes et de contes fantastiques, ne
m’avait autant frappé par sa réalité que
durant la relation que je devais entretenir avec Madame G…
Plus que tout, ce qui lui attribuait un tel pouvoir de
séduction demeurait le thème de prédilection
animant ses discours et ses gestes : la mort. À bien y penser,
seul ce sujet évoquait pour elle un quelconque
intérêt. Elle s’avérait à ce propos
intarissable, et d’autant plus avec moi que l’état
d’esprit dans lequel je me complaisais à
l’époque me rendait un auditeur assidu et très
concentré, sinon complètement captif. Le souvenir le
plus curieux que je garde de ces entretiens est que, si je devais me
rappeler quelle image particulière la mort revêtait chez
elle, ce serait assez bizarrement celle d’une personne vivante.
Dans sa bouche, la mort ressemblait à un être humain,
dans toute sa généralité, et surtout avec toute
sa personnalité, avec toute son individualité. Ce que je
veux souligner est que la mort était pour elle à la fois
universelle et réelle, sinon nécessaire, incarnant aussi
une sorte d’existence très spécifique,
personnelle, et très différente pour chaque individu.
Elle nous décrivait minutieusement les mille et une apparences
physiques de la mort ; que ce soit le corps jaune et
décharné de certains cancéreux, les os saillants
sous une peau trop tendue, que ce soit le corps violacé et
bouffi du cardiaque, que ce soit ces vieillards tout blancs et chenus
qui meurent simplement d’usure et s’arrêtent comme
la luge au bas de la pente, sans même s’en apercevoir,
elle rendait aux morts par ses paroles toute la séduction
qu’un simple regard, se détournant presque, aurait
évidemment omis.
Elle se plaisait à dépeindre avec force détails
les diverses positions du corps qu’avait figé la
rigidité cadavérique : il y avait ceux qui attendaient
la mort, sagement, les mains gentiment posées à plat le
long de leur corps allongé, il y avait ceux aux membres tordus,
aux gestes chaotiques, dont on pouvait dire qu’ils
étaient morts de la terreur de mourir ; il y avait ceux aux
poings serrés, au corps crispé, comme s’ils
avaient tenté, impuissants, de retenir la vie qui
s’enfuyait. Elle nous parlait aussi des visages des cadavres, ce
dernier moment pris comme un instantané, l’ultime
portrait, figé dans son vol, saisi en ce jugement dernier de
l’individu qu’est la mort, là où
l’homme ne peut plus mentir, pas plus aux autres
qu’à lui-même, et d’ailleurs rares sont ceux
pour qui les autres existent encore en cet instant précis, sauf
en un rôle purement accessoire. Ce moment-là est celui
qui ne ment plus car il ne reste plus rien à prétendre.
Quelques secondes avant la mort, peut-être y a-t-il une petite
place pour le semblant, pour l’autre, mais le dernier instant,
lui, ne peut plus être qu’en et pour lui-même, selon
l'expression de Hegel ; cette seconde de vérité ne peut
souffrir rien de commun avec le malhabile geste de sortie de
l’acteur inexpérimenté. Ainsi l’observateur
attentif reconnaîtra, tour à tour, les visages souriants
et béats de ceux qui se sentent délivrés, les
visages aux yeux distendus emplis de la terrible douleur du muet, les
visages durs de ceux qui croyaient que même la mort était
négociable, les visages ébahis de ceux qui arrivent
à la mort comme un martien sur terre — il se demande ce
qu’il peut bien faire là —, et les visages
grimaçants de ceux qui meurent en maudissant le monde afin de
conjurer la mort. Madame G… avait développé toute
une psychologie de la mort, et sa théorie postulait que si les
hommes pouvaient se voir mourir, ils se découvriraient
eux-mêmes en leur véritable humanité. Par
conséquent il devenait nécessaire, afin de ne pas
repousser sans cesse, jusqu’au moment où elle devenait
inutile, cette soi-connaissance, de déjà mourir, petit
à petit, un peu chaque jour, ponctuant de mort les moments de
vie, afin de ne plus simplement voir la mort comme une fin de la vie.
Voilà en quoi consistait sa contribution au bonheur de
l’homme. La mort ne devait plus être la fin
redoutée ; vie et mort ne devaient plus s’exclure et
s’opposer ; la mort devait s’entrelacer intimement
à la vie. Elle devait cesser de ne servir à rien, il
fallait mettre fin à ce gaspillage inacceptable de
l’être. Pour elle, vivre c’était mourir un
peu, et mourir c’était vivre intensément...
J’avais rencontré Madame G… à la
modeste librairie qui voisinait avec les thermes, où
j’allais chaque jour, vers onze heures, acheter un journal de
Paris que me réservait la libraire. Je ne dédaignais pas
maintenir un petit aperçu permanent sur les
événements du monde, de même que
j’étais amusé de suivre les dernières
productions littéraires d’une société
pourtant tout aussi éloignée pour moi que les antipodes
de ce monde. J’étais tombé en même temps
qu’elle en arrêt devant un minuscule rayon de cette
librairie, où quelques livres un peu surannés se
battaient en duel sous une étiquette jaunie intitulée
pompeusement : Philosophie-Sociologie-Esotérisme. Nous
fîmes connaissance, et elle m’invita à venir
prendre le thé à sa résidence, comme elle
l’appelait, un charmant manoir entouré d’un parc,
ainsi que je le découvris plus tard, qui faisait fonction de
petit hospice et qu’elle avait baptisée : Le jardin de
Nicajou.
Elle me confia après un certain temps, sous le sceau du secret
— elle brûlait en vérité de me le
révéler — que le nom Nicajou désignait
l’allégorie de la mort chez quelque peuple
d’indiens nord-américains dont je ne me rappelle plus le
nom. Elle ne souhaitait pas que cette confidence
s’ébruite et que ses pensionnaires l’apprennent,
craignant fortement que la plupart ne comprennent pas pourquoi ils
étaient hébergés dans un endroit s’appelant
le jardin de la mort. « Les vivants, répétait-elle
toujours, sont si pleins de préjugés...» Je devais
saisir pleinement le sens de cette remarque, apparemment incongrue, au
fur et à mesure de la profonde relation intellectuelle et
spirituelle que nous développâmes avec le temps, moi
fasciné par elle, elle désireuse de rencontrer enfin une
oreille pouvant appréhender l’ampleur d’un dessein
qu’elle considérait comme grandiose et historique.
J’ai abordé plus haut ses théories concernant
l’intimité nécessaire entre la vie et la mort ; en
fait, cette doctrine menait beaucoup plus loin : elle croyait
véritablement que la mort devait être souhaitée la
vie durant, condition indispensable pour réaliser sa pleine
dimension et redonner sa véritable ampleur à la vie, lui
rendant ce sens pénétrant et caché qu’elle
avait depuis si longtemps oublié. La mort devenait la
quête du « dé-déguisement », comme
elle l’exprimait, cette reconquête de l’être
sur lui-même...
Me prenant en confiance, Madame G... me laissa assister aux
séances de psychothérapie qu’elle menait
elle-même avec une majorité des pensionnaires de
l’établissement. J’en fus d’ailleurs le seul
témoin, puisqu’elle n’avait jamais
toléré quiconque d’autre à ses
côtés, pour la raison, comme elle me l’expliqua,
que sa théorie et sa pratique, totalement
révolutionnaires dans la pratique de la gérontologie,
inaugurant une nouvelle ère, en demeuraient encore au stade
expérimental, et elle ne voulait pas, pendant ses travaux de
recherche et de mise au point, s’embarrasser de gens incapables
de comprendre l’ampleur de son projet. Quant à moi,
complètement captivé, assister à ses
séances devint ma drogue quotidienne. Le principe
général de sa thérapie était simple :
rendre à la mort sa légitime valeur esthétique et
morale, et pour cela amener le patient non pas à simplement
accepter la mort, mais à la lui faire désirer.
Curieusement, je le comprends seulement maintenant, avec une certaine
distance. À l’époque, je l’avais
intensément ressenti, toutefois je ne peux pas dire que je
l’avais compris, ceci expliquant sans doute cela...
Elle nous apprenait à aimer la mort, nous amenant à la
désirer comme on désire la chose la plus belle au monde,
celle sans laquelle on ne saurait plus vivre. En ces moments où
elle arrivait plus particulièrement à nous faire vivre
cette vision exaltante, je ne la reconnaissais plus ; tous ses traits,
pourtant anguleux comme je l’ai déjà
décrit, s’arrondissaient, ses yeux s’illuminaient
d’une tendresse inaccoutumée, ses bras mouvants donnaient
l’impression de nous caresser bien qu’elle ne
touchât jamais personne, sa voix dure devenait envoûtante,
et je me demande encore si cette mimique n’engendrait pas un
effet d’hypnose sur le patient. En plus, elle avait
généralement creusé le passé des malades,
leurs croyances religieuses ou autres, et elle savait utiliser les
images d’éternité, les descriptions
d’états post-mortuaires puisées dans la mythologie
et l’iconographie spécifique de chaque culture
individuelle, choisissant celle dont ils avaient été
imprégnés. Il est surprenant de découvrir
à quel point les images les plus lointaines, les plus
oubliées depuis la plus tendre enfance, même celles que
notre conscience a répudiées, conservent une puissance
d’action sur cette partie principale de notre cerveau que
l’on nomme l’inconscient.
Sa connaissance des religions et de l’art me laissait aussi
pantois et admiratif. En l’écoutant, je me souvenais
à nouveau de Hegel, cet auteur qui m’avait tant
séduit par sa glorification de la pensée qu’il
avait transformée en absolu, quand il écrivait que
l’art, contrairement au langage, est le concept sous sa forme
propre, non pas traduit en forme étrangère à
lui-même. En percevant la captivante harmonie du timbre de
Madame G…, on n’entendait plus ses paroles, mais,
attentif à sa douce melopée, on vivait intimement toute
la beauté de la mort. Je réalisais enfin que le langage
prend sa pleine dimension quand il induit l’émotion
artistique, auquel cas il cesse d’être une simple
imitation et devient l’idée elle-même, ce
qu’elle est vraiment, nous la faisant être et non plus
simplement comprendre. J’affirmerai que de cette manière,
cette femme arrivait à induire chez le patient une relation
totalement lascive avec la mort. Il fallait voir ces vieillards, tous
aussi différents qu’ils soient, l’écouter
avec le plus profond ravissement. Je me souviens encore que certains
fermaient les yeux avec une inoubliable expression de
béatitude, comme s’ils avaient tenu à mourir
immédiatement dans cette extase. D’ailleurs, durant les
quelques mois que je passais avec elle, plusieurs pensionnaires
disparurent, rapidement remplacés par d’autres.
Au bout de cette période, je fus affligé
d’une grande langueur, ponctuée de crises de
fébrilité aiguë, si bien que, très inquiet,
mon médecin traitant me fit aliter. Je restais un bon mois
allongé, sans pouvoir visiter mon amie. Au début, je
perdis énormément de poids en peu de temps, à tel
point que l’on craignît pour ma vie et que l’on me
mît sous perfusion. Je devais cependant récupérer,
grâce sans doute à ma robuste constitution. Dès
que je reçus à nouveau l’autorisation de me lever
et de sortir, ma première promenade me conduisit naturellement
au Jardin de Nicajou. Je marchais péniblement le petit
kilomètre m’en séparant, prenant de petites pauses
régulières et forcées. Quelle ne fut pas ma
surprise en arrivant là-bas d’apercevoir que dans le parc
habituellement si calme et désert, régnait une
fiévreuse activité. Plusieurs ambulances stationnaient
dans la cour, et y montaient des pensionnaires avec tous leurs
bagages. De nombreuses autres voitures faisaient d’ailleurs
ressembler le parvis à un parking de supermarché. Des
hommes en salopette blanche creusaient des trous par-ci par-là.
Des policiers en uniforme traînaient leurs guêtres un peu
partout, certains servant de factotum à l’entrée.
Quand je tentai de pénétrer dans la résidence,
ils m’emmenèrent dans une salle où ceux qui
paraissaient être des inspecteurs avaient rassemblé
quelques employés à qui ils posaient de nombreuses et
répétitives questions. Nulle part je n’apercevais
mon amie, et une atmosphère de fin du monde avait envahi la
résidence. On m’interrogea longuement à propos de
Madame G…, de mes relations avec elle, de tout ce que je
pouvais savoir qui les « éclairerait », me dit-on,
ce qui me fit sourire, car je me demandais comment ces fonctionnaires
auraient pu saisir quoi que ce soit au problème. Je tentai
cependant de répondre aux points de détail sur lesquels
ils me questionnaient, tout en essayant de comprendre ce qui pouvait
bien se passer. Devant mes interrogations, on me répondit
sèchement que j’avais seulement à répondre
et non à poser des questions. Vu mon état, on ne me
garda pas longtemps, et on me ramena à mon hôtel, avec
ordre de ne pas sortir de la commune sans autorisation.
Au fur et à mesure, je m’efforçais de me
rendre compte de ce qui était réellement arrivé.
Je ne voulais pas simplement m’en tenir à la version des
journaux, toujours trop heureux d’imprimer du scandaleux, se
nourrissant comme les bactéries de détritus humains,
surtout par ici où il ne se passe jamais rien, à part la
curiste qui se perd de temps à autre dans la montagne et pour
qui on organise une battue générale. Je refusais
d’admettre chez les journalistes un quelconque souci de
vérité. Généralement, ils se placent au
niveau du lecteur qui n’a envie que de saliver, faire monter son
adrénaline, pleurer, bref, plus intéressé
à activer ses fonctions physiologiques qu’à
connaître la vérité des choses. Ce que l’on
en a rapporté à l’époque était que
Madame G… recevait des personnes âgées que leur
famille envoyait avec le souci exprès de les voir
disparaître sans trop tarder, pour de sombres histoires
d’héritage. Ces décès étaient
censés apparaître très naturels, et Madame
G… touchait pour cela, semble-t-il, des sommes assez
rondelettes. Une de ses employées, renvoyée pour vol,
serait allée raconter à la gendarmerie, pour se venger,
que des méthodes un peu expéditives auraient
été utilisées par Madame G… avec des
mourants trop récalcitrants, ce qui déclencha une
instruction et l’arrestation de Madame G…
Le « Jardin de Nicajou » fut fermé, le
manoir vendu aux enchères, et je ne devais jamais revoir Madame
G… Il paraît qu’elle se suicida en prison avant la
fin de son procès. En apprenant cela, je me dis qu’au
moins ses actes avaient été à la hauteur de son
enseignement. Je restais quand même un peu embarrassé par
toute cette histoire, ne sachant trop que penser, d’autant plus
que l’affaire fut étouffée, et le procès
interrompu à la mort de Madame G… J'en concluais que si
les actes des hommes sont parfois étranges, l’explication
qu’on leur donne l’est encore plus, quoique de loin le
plus abscons soit certainement la motivation de ces actes, suivie de
près par la perception que peuvent avoir les autres de ces
motivations. De toute façon, je ne restai pas beaucoup plus
longtemps en cure, et je regagnai la ville, où je repris
bientôt mes obligations professionnelles...
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