LA MORT DU PEREIl est mort. Je viens de l’apprendre à l’instant. Je ne peux pas dire que je sois véritablement triste. Pas comme un fils devrait l’être, pas comme on pourrait s’attendre d’un fils. D’ailleurs, que doit ressentir un fils à la mort de son père ? Je croyais le savoir, cela me paraissait de la plus grande évidence, or le jour venu, me voilà complètement pris au dépourvu. J’ai l’impression d’assister à un
film, plutôt que de participer à la
réalité. Peut-être ai-je été plus
triste que maintenant en lisant un roman. « La mort du
père » : cela composerait un chapitre si émouvant
! Est-ce la destinée ultime des enfants que de ne pas
être triste à la mort des parents ? C’est alors
qu’ils ne sont plus des enfants. Mortelle comédieJe repense à ces pleureuses entourant le cercueil des
défunts, tradition qui aux modernes paraît si ridicule.
Des professionnelles de la mort, comme il y a des professionnelles de
l’amour… Mais nous utilisons bien des croque-morts, qui
font vœu de paraître triste en attendant d’aller
boire un coup et de taper le carton au café du coin. Mieux vaut
encore être payé pour accomplir de tels gestes, que de
prétendre vivre un drame qui n’en est pas un.
Néanmoins, il serait difficile de nier que certaines morts sont
ressenties comme un événement intolérable pour
les proches, pour certains proches. Les autres ne feraient
qu’accompagner cette douleur, manifestant de l’empathie,
acceptant de jouer le jeu, peut-être pour atténuer la
douleur de ceux qui souffrent. Mais pourquoi souffrent-ils ? Pourquoi
certains souffrent-ils et d’autres non ? Une partie de
nous-même est arrachée, une partie de nous-même
où se mélangent la chair et l’esprit,
l’affection et les soucis pratiques, l’amour et
l’incertitude du lendemain. Qu’allons-nous faire ?
Qu’allons nous devenir ? Les deux questions se confondent,
entrelacs existentiel qui ne sait distinguer en lui-même des
sensations pourtant très contradictoires. Le deuil du présentMais si l’on peut sans drame faire le deuil du
passé, le présent est une autre paire de manches.
L’époux dans la force de l’âge dont
l’épouse vient à disparaître, la mère
dont le fils vient de mourir, ou encore l’enfant dont le parent
décédé est encore terriblement présent.
C’est une partie trop importante de soi qui vient à
être arrachée. C’est sa mort à soi qui est
en quelque sorte vécue. Intolérable aliénation de
l’être. Que va-t-il se passer ? Peut-être nous
faut-il apprendre à mourir. Peut-être ne sommes-nous pas
prêts à disparaître. Peut-être tenons-nous
encore trop à la vie. La mort de la mortPourquoi aviver la douleur ? Pourquoi y aurait-il une
vérité de l’existence ? Comment accepter la mort ?
Pourquoi voudrais-je la mort de cet autre qui est moi ? Comment penser
dans la douleur ? Pourquoi n’aurions-nous pas simplement droit
au bonheur de vivre ? Que répondre à de telles questions
? Elles ne savent pas, ne peuvent pas ou ne veulent pas accepter la
vie. Il leur faudrait envisager ou comprendre que peut-être la
mort est la condition de la vie ; peut-être que la mort est la
mort de la mort. Nous mourons parce que nous ne savons pas vivre. Tout
comme un enfant tombe parce qu’il ne sait pas marcher, et
qu’en tombant il apprend à marcher. S’il ne tombait
pas, si quelque mystérieuse courroie le tenait dans les airs,
marcherait-il jamais ? Si la mort n’était pas, il
faudrait l’inventer, pour aider les hommes à vivre, pour
les inviter - un peu brutalement - à se battre avec le sens,
à combattre avec la vie. Sans menace, sans perte, sans risque
d’aliénation, que resterait-il de la vie ? Une simple
habitude, qui ne saurait plus envisager sa propre fin. Peut-on admirer
l’œuvre sans fin ? Peut-on même la constituer ? Il
n’est que l’homme pour croire en l’infini. Justement
parce qu’il connaît la finitude, la respecte et la craint. |