LA PHILOSOPHIE EN MATERNELLECet article est le résultat d’un travail mené par l’auteur, philosophe de formation, avec plusieurs classes de maternelle. Les divers exercices dont il est question ont été déterminés en concertation avec les instituteurs et s’effectuaient en leur présence. 1re partie : Le fonctionnement1 - Philosopher en maternelle ?Que vient faire la philosophie à la maternelle ? Que ce soit sous un œil favorable ou critique, la plupart de ceux qui entendent parler d’une telle initiative restent perplexes et se posent la question. En quoi peut consister cette activité avec des enfants de trois à cinq ans, alors que les jeunes de dix-huit ans - chez qui les résultats au baccalauréat en ce domaine ne sont pas particulièrement bons - ont souvent du mal avec cette matière étrange à la réputation plus que douteuse. Ou alors posons-nous la question autrement : à dix-huit ans, n’est-il presque pas trop tard pour philosopher, trop tard pour commencer en tout cas ? Quel professeur ne constate pas périodiquement son impuissance, lorsqu’il tente une année durant d’induire parmi d’autres aptitudes une sorte d’esprit critique chez ses élèves, sans toujours beaucoup de succès ? Ce n’est pas que l’initiation à cette pensée critique produirait nécessairement des miracles et résoudrait tous les problèmes pédagogiques, mais si nous pensons qu’elle est d’une quelconque nécessité, ne pourrait-on pas éviter quelque peu le côté placage artificiel, tardif et parachuté de l’affaire, en accoutumant progressivement les enfants à un tel esprit, au fur et à mesure de leur développement cognitif et émotionnel ? Évidemment, et là réside sans doute le nœud de l’affaire, il faudrait sans doute extraire la philosophie de sa gangue principalement culturelle et érudite, pour la concevoir comme une mise à l’épreuve de l’être singulier, comme la constitution d’une individualité qui s’élabore dès le plus jeune age. En ce renversement copernicien se trouve certainement la véritable difficulté : elle exige de faire basculer un certain nombre de concepts éducatifs. Tentons en premier lieu de cerner en quoi une discussion avec
des enfants serait philosophique. Car il ne peut s’agir que de
discussion, dans la mesure où l’écrit n’est
pas encore au rendez-vous. “Ne s’agirait-il pas uniquement
d’une propédeutique à la philosophie, d’une
simple préparation au philosopher ?” nous sera-t-il
demandé. Mais en fin de compte, dans une certaine tradition
socratique, le philosopher n’est-il pas en essence une
propédeutique, ne consiste-t-il pas en une préparation
jamais achevée ? Sa matière vive ne serait-elle pas un
questionnement incessant ? Toute idée particulière
n’est-elle pas une simple hypothèse, moment
éphémère du processus de la pensée ? 2 - Aptitudes et compétences du philosopherEn guise de point de départ de notre pratique, déterminons trois aspects de l’exigence philosophique, trois aspects qui serviront à en composer la pratique. Ces trois facettes de l’activité semblent exprimer l’exigence supplémentaire au simple exercice de la parole, comme le pratique déjà n’importe quel instituteur. Il s’agit des dimensions intellectuelles, existentielles et sociales, termes que chacun renommera comme il l’entend. L’ensemble des trois activités se résumant à l’idée de penser par soi-même, être soi-même, et être dans le groupe. - Comprendre - Découvrir et exprimer une identité au travers
de ses choix et de ses jugements - Écouter l’autre, lui faire place, le respecter
et le comprendre 3 - Les ateliersTrois modes formules différentes de l’exercice sont utilisées, qui fonctionnent à peu près de la même manière. La principale différence portant sur le support à utiliser. Atelier sur un thème général, atelier sur texte, atelier sur film. Dans les trois cas de figure le fonctionnement repose sur le fait que l’enseignant opère en creux et non pas en plein, c’est–à-dire qu’il travaille comme un animateur plutôt que comme un enseignant. Son rôle est avant tout d’interroger les enfants, de mettre en valeur les interventions et leurs enjeux, de mettre en rapport les différentes prises de paroles, de susciter des moments philosophiques, de réguler, dramatiser ou dédramatiser le débat.
4 - Articuler des choixComme nous l’avons en partie expliqué,
l’atelier commence d’emblée par une prise de
risque, de la part de l’élève et de la part de
l’animateur. En réfléchissant sur ses choix, en
les articulant, tout en sachant qu’il devra les argumenter,
voire les justifier, l’enfant prend un risque qu’il ne
faut pas sous-estimer : certains n’y arriveront d’ailleurs
pas. Risque d’exprimer ce qu’il pense, risque de parler
devant les camarades, risque de parler devant l’enseignant,
risque de ne pas pouvoir justifier ses choix, crainte de “mal
faire”, etc. Pour l’enseignant, la prise de risque est
d’entendre des choix et des arguments qui pourront lui sembler
aberrants, inquiétants, voire faux. Sans pour autant manifester
sa désapprobation ou son inquiétude. Tout en continuant
son questionnement, à cet élève ou à un
autre. Certains enseignants avouent leur impatience dans ce genre de
situation, révélatrice d’une certaine
inquiétude. 5 - Ne pas répéterL’idée d’effectuer un choix personnel constitue en soi un acte de réflexion, une prise de conscience, qui demande aux enfants un effort, à certains plus qu’à d’autres. Car il s’agit déjà de se poser consciemment la question, ce qui en maternelle n’est pas nécessairement un acquis. Pour que cet acte s’effectue, il s’agit tout d’abord ne pas tomber dans un piège : le réflexe de la répétition, très courant à cet âge. Dire comme les autres, fussent-ils les élèves ou le maître, c’est la tentation et la solution de facilité. C’est pour cette raison que dans cet exercice, il est crucial que l’animateur ne manifeste ni accord ni désaccord, tout au moins en cet aspect de la discussion. Quant au rapport avec les camarades, afin d’assurer qu’il n’y ait pas de répétition, une des règles du jeu consiste à interdire de répéter ce que quelqu’un d’autre a déjà dit, au risque d’un symbolique “mauvais point”. On observera d’ailleurs certains élèves qui tentent d’articuler différentes formulations d’une même idée afin de ne pas être sanctionnés par la règle du jeu, ce qui en soi est un mécanisme intéressant. Car il s’agira pour tous de se demander si c’est la même chose ou pas. L’animateur pourra à tout moment demander à la classe : “Est-ce que quelqu’un a déjà dit cela ?”. Et pour que la proposition soit refusée, il faudra qu’au moins un élève reconnaisse qu’il s’agit d’une réponse identique à celle de quelqu’un d’autre, qu’il devra nommer. En cas de doute, l’animateur pourra proposer une discussion et provoquer un vote sur la question. Cet élément a aussi un avantage, c’est qu’il oblige chacun à écouter et à se rappeler ce que disent les autres. 6 - Pourquoi ?S’il est un principe fondamental qu’il s’agit
d’inculquer, c’est le réflexe du pourquoi, car cet
élément fondateur de la pensée et du discours
donnera à la pensée et au discours sa substance. Si la
notion du “pourquoi” est encore difficile en petite
section, elle semble être plus ou moins assimilée en
moyenne section, et largement en grande section. Le “pourquoi
?” rencontre souvent le “pasque”, un “parce
que” qui est à la fois une ébauche et un obstacle
à la réponse. Ici l’animateur peut demander
à la cantonade si “pasque” suffit comme
réponse, afin que tous s’habituent à aller
au-delà de ce mot. La justification d’un choix ou
d’une préférence doit devenir une habitude, un
rituel, un automatisme. Si un enfant a du mal à exprimer le
pourquoi de sa réponse, l’animateur pourra en un premier
temps lui proposer une raison absurde, afin de provoquer une
réponse plus appropriée. Par exemple si l’enfant a
aimé un film drôle sans arriver à dire pourquoi,
l’enseignant lui demandera si c’est parce que c’est
triste et qu’il a pleuré. Cette petite provocation
assiste l’enfant, lui fournit un cadre facilitant, tout en lui
permettant néanmoins d’articuler sa réponse avec
ses propres mots. En cas de grande difficulté,
l’enseignant pourra proposer une série de réponses
possibles, parmi lesquelles l’enfant en choisira une, mais ce
principe du Q. C. M. devra être utilisé en dernier
recours, pour éviter l’échec
répété, car il fausse quelque peu la partie. Exemple de travail avec un enfant de moyenne section qui a du mal avec le “pourquoi ?”, lors d’une discussion à propos d’un dessert. Il a du mal car il doit imaginer et théoriser une situation dans laquelle il ne se trouve pas dans l’immédiat. Il s’agit donc de l’amener par des questions à effectuer cette démarche. (Notons au passage que le questionnement doit habituer l’élève au mode hypothétique, utilisé ici, ou à la forme négative, éléments cruciaux de la construction et de la flexibilité intellectuelles.) 7 - Répondre à l’autreComme nous l’avons évoqué lors du
paragraphe sur la répétition, il s’agit
d’écouter et d’entendre ce qui émerge des
autres. D’une part afin de ne pas répéter ce
qu’ils disent, d’autre part afin de comparer leurs
réponses aux nôtres, ensuite afin de leur répondre
si l’on n’est pas d’accord. Périodiquement,
l’animateur demandera si tout le monde est en agrément
avec ce qu’a dit untel ou untel, surtout si la proposition a un
contenu original ou provocateur. Ou bien il lancera ou relancera la
discussion en demandant quels sont ceux qui ont aimé et quels
sont ceux qui n’ont pas aimé ceci ou cela. Ceci permet
d’installer une pluralité de perspectives, une prise de
conscience des oppositions, permettant (donnant lieu) à
l’enfant de se situer par rapport à ses pairs,
l’obligeant de fait à se distinguer du groupe ou
d’une quelconque autorité, celle du maître ou celle
des pairs. 8 - Moments philosophiquesAu cours de la discussion naîtront des situations privilégiées, moments de retournement, moment de prise de conscience, moment de conversion, qui constituent le cœur de la pratique, que nous nommons “moments philosophiques”. C’est en ces moments que la parole ou la pensée ne sont plus simplement des paroles et des pensées, car ils représentent la mise à l’épreuve de l’être, moments à la foi conceptuels, libérateurs et constitutifs du soi singulier. Ils sont générés par deux types de situation. Soit lorsque l’enfant rencontre une idée contraire à la sienne, idée de préférence argumentée qui le fera hésiter ou qu’il acceptera de faire sienne après une hésitation ou une résistance plus ou moins longue et intense. Soit lorsque l’enfant hésite à répondre suite à une question qui l’embarrasse, parce qu’il prend conscience du problème posé par cette question. Peu importe alors qu’il réponde ou pas à la question, du moment qu’il en envisage un minimum les enjeux et les conséquences sur sa propre parole, particulièrement lorsque cela soulève un problème de contradiction interne dans ses propos. Devant l’embarras de l’enfant, l’enseignant lui demande “Avons-nous un problème ?” ou “Vois-tu le problème ?”. Car il s’agit d’apprendre à reconnaître un problème, à l’objectiver, à ne pas nécessairement le voir comme un moment négatif, ce qui représente une percée en soi et une grande part de la résolution. La notion de carabistouille, mot qui amuse beaucoup les enfants, s’est avérée ici porteuse. Elle qualifie une réponse dépourvue de sens, une incohérence, toute parole dont la légitimité est mise en question. La menace permanente de carabistouille invite l’enfant à émettre un jugement sur ses propres propos et celui des autres, en allégeant toutefois la portée du jugement. Ces moments sont qualifiés de philosophique parce qu’ils sont ceux où l’enfant prend conscience d’une notion du vrai et du faux qui n’est pas déterminée extérieurement et arbitrairement, mais de manière indépendante et autonome. Car en ce moment-là il est libre d’accepter ou de refuser l’argument, nullement imposé, et il est libre de reconnaître le problème ou la contradiction posée. Il peut les reconnaître ou ne pas les reconnaître. Mais la reconnaissance de ce moment, composante cruciale du philosopher, prend des formes multiples, que l’enseignant tentera de percevoir au mieux. L’enfant peut par exemple affecter un sourire coquin parce qu’il voit le problème et ne veut pas l’admettre, ou répéter ce qu’il a déjà dit de manière drôle et peu convaincue. Il peut aussi se mettre de manière visible à dandiner sur sa chaise, manifestant ainsi perplexité et embarras. Ce peut être tout le groupe qui éclate soudain de rire en face de la contradiction. L’enfant peut aussi devenir très mécontent, se mettre à bouder, esquisser un geste de colère ou s’entêter dans ses propos initiaux d’une manière qui exprime une mauvaise foi visible. Quoi qu’il en soit, il s’agit de considérer qu’il y a une forme de reconnaissance, admise ouvertement ou non, reconnaissance qu’il faut souligner afin que chacun en profite. On peut solliciter une confirmation de l’enfant en lui demandant : “On a un problème ici, n’est-ce pas ?”. L’enseignant peut dédramatiser la situation en soulignant son aspect comique : “N’est-ce pas rigolo ?” Ou faciliter la reconnaissance en demandant à l’enfant s’il apprécie ce qui a été dit, ou bien s’il aime ce genre de question. Mais un problème reste en permanence, auquel l’enseignant se doit d’être très attentif : l’enfant ne veut-il pas ou ne peut-il pas, pour diverses raisons, effectuer le renversement qui lui est demandé ? La marge entre les deux est parfois très ténue. Exemples : Dans une discussion sur la réalité d’un film à la télévision, un premier enfant affirme qu’un poney est vrai parce qu’il est dans la télévision et qu’il l’a vu. Un autre lui rétorque alors que si le poney était vrai, il aurait cassé la télévision parce qu’il est plus grand qu’elle. Le premier enfant est interloqué par l’argument, et l’enseignant lui demande ce qu’il en pense : l’enfant conclut par un sourire. L’enseignant lui redemande si le poney de la télévision est un vrai poney, et l’enfant répond que non. Dans une discussion à propos d’un film, une élève dit aimer un film parce qu’elle trouve rigolo que la grande sœur tape la petite sœur. L’enseignant la questionne.
Silence. Grand sourire de l’élève. 2e partie : Analyses et critiques1 - Penser par soi-mêmeUn des résumés possibles de
l’activité que nous décrivons en cet article est
le principe du “Penser par soi-même”, idée
chère à la tradition philosophique, que Platon,
Descartes ou Kant articulent comme injonction première et
fondamentale. Bien entendu, certains esquisseront un sourire à
l’idée du “Penser par soi-même”
à la maternelle. Nous traiterons un peu plus tard dans notre
travail de ces réticences ; qu’il nous suffise
d’affirmer pour l’instant que si l’on poursuit
jusqu’au bout ce schéma du soupçon, on
n’hésitera pas à affirmer en Terminale quand ce
n’est pas à l’université - comme cela est
courant - que les élèves n’ont de toute
façon rien d’intéressant à dire. Pas
étonnant dès lors, qu’ignorance et mépris,
de soi et des autres, fassent florès. 2 - Penser ensembleUne bonne partie de l’exercice de la discussion
philosophique se résume à la mise en rapport de
l’enfant avec le monde qu’il habite, ce que l’on
pourrait appeler un processus de socialisation. Là encore on
pourrait déclarer que ce processus spécifique ne
distingue en rien l’exercice que nous décrivons, puisque
toute activité scolaire en groupe implique une dimension ou une
autre de socialisation. D’autre part, on peut s’interroger
sur le rapport entre cette socialisation et la philosophie. Proposons
l’idée que la dramatisation accrue du rapport à
l’autre, rapport qui est central au fonctionnement de notre
exercice, permet de créer une situation où ce rapport
devient un objet pour lui-même. Il est plusieurs angles sous
lesquels nous pouvons expliquer cela. Premièrement les
règles énoncées exigent pour chacun de se
distinguer des autres. Deuxièmement, elles impliquent de
connaître l’autre : savoir ce qu’il a dit.
Troisièmement, elles impliquent d’entrer dans un
dialogue, voire une confrontation avec l’autre.
Quatrièmement, elles impliquent de pouvoir changer
l’autre et de pouvoir être changé par lui.
Cinquièmement, elles impliquent de verbaliser ces relations,
d’ériger en partie de la discussion ce qui habituellement
reste dans l’obscurité du non-dit ou à la rigueur
se cantonne à la simple alternance entre réprimande et
récompense. 3 - Difficultés, critiques et commentairesIl est difficile de distinguer difficultés de l’exercice et critiques de l’exercice, pour des raisons qui apparaîtront au cours de l’analyse. Commençons par la remarque suivante. Après diverses interventions en maternelle, ponctuelles ou régulières, deux constats s’imposent. Premièrement, la majorité des enseignants rencontrés ne s’intéressent pas tellement à ce genre de pratique, en tout cas pas suffisamment pour souhaiter en comprendre ou en observer au moins ponctuellement le fonctionnement. Ceci pour des raisons très diverses sur lesquelles nous ne spéculerons pas ici. Deuxièmement, la majorité des instituteurs ayant assisté à l’atelier ne souhaitent pas se risquer eux-mêmes à ce genre d’exercice. Non pas qu’ils ne considèrent pas utile, voire constructif ou nécessaire ce type de pratique, mais simplement parce qu’ils ne se sentent pas à même de la mener, ce que plusieurs avouent très naturellement. Ayant plus de données sur ce deuxième cas de figure, nous nous risquerons à une analyse. Les premières objections des enseignants, les plus formelles, portent sur les qualifications spécifiques de l’animateur qui démontre l’exercice, qu’ils déclarent différentes des leurs : “Nous ne sommes pas philosophes”. Ils expliquent cette différence de capacité par un problème de formation : “Nous n’avons pas été formés à cela”. Ou par un décalage de compétence : “Le philosophe est habitué à aller jusqu’au bout des choses, à creuser plus profondément”. “Je n’approfondirai pas : c’est le danger de notre métier”. “C’est votre seconde nature de répondre à des questions par des questions. Cette gymnastique vous est propre. Ce n’est pas le cas pour tout le monde.” “Vous trouvez du sens partout, je ne sais pas si j’y arriverai.” Un deuxième type d’argument porte sur la rupture, sur la contradiction entre le travail habituel de l’instituteur et ce type d’exercice, sur le changement dans le rapport entre enseignant et élève. “D’habitude je dois mettre ma casquette de gendarme et là je dois leur demander ce qu’ils pensent de ceci ou de cela”. “Il me semble difficile de faire ce que vous faites, car il n’ont pas le même comportement avec vous qu’avec moi. Vous insistez, et avec vous ils n’osent pas se plaindre.” “L’enseignant doit construire une discipline, qui exige un travail quotidien.” Or accepter que les élèves expriment librement ce qu’ils pensent sur des sujets sensibles est perçu comme une atteinte, au moins potentielle, à cette discipline. L’atelier exige un renversement que l’enseignant croit parfois dangereux ou inutile, ou encore qu’il ne se sent pas prêt à effectuer. Un troisième type d’argument, qui surprendra peut-être à la maternelle, est celui du temps, dans son rapport au programme scolaire. “Nous avons déjà beaucoup d’activités à mener à bien.” Ou encore, plus spécifiquement, les critiques portent sur la lenteur de l’exercice proposé. “Des fois ça n’avance pas, c’est trop lent”. L’enseignant n’entrevoit pas toujours l’exercice dans sa dimension de pratique ; il considère l’échange sous l’angle de la connaissance formelle : savoir ou ne pas savoir, plutôt que comme activité de réflexion, avec ses bégaiements, ses ratures et ses manques. Un quatrième type d’argument porte sur la difficulté que pose l’exercice aux enfants. “Certains enfants n’aiment pas cet exercice. Dès qu’on l’annonce en classe, ils se mettent à pleurer.” Signalons au passage que parfois les classes ont été scindées, sur la base d’une participation volontaire, ce qui en général représente une division approximative de moitié. Et même parmi les volontaires, il se trouve toujours certains enfants qui refusent de participer à la discussion. De plus, l’exercice est parfois laborieux, lorsqu’un groupe est à une occasion plus apathique, à une autre plus dissipée, l’humeur et la concentration restant très aléatoires, particulièrement en petite et moyenne section. “La discussion n’avance pas.” La tentation est alors pour l’enseignant de recourir à la méthode courte, la voie directe où il explique ex-cathedra et donne lui-même les réponses. Que ce soit parce qu’il a l’impression que les enfants connaissent la réponse et ne la disent pas, ou parce qu’il pense qu’il est impossible pour eux de répondre. L’embarras de l’élève gêne quelque peu l’enseignant, qui de temps à autre ne pourra pas s’empêcher d’intervenir : “C’était trop pénible. J’ai voulu venir en aide à mon élève.” “Si c’était moi, je risquerais de donner la solution.” Un soupçon pèse ici: celui du facteur traumatisant de l’exercice. Ce même soupçon qui portera l’enseignant à éviter par exemple les contes avec une certaine portée dramatique et existentielle, pour favoriser le “gentillet”, alors que les premiers portent plus naturellement à la réflexion que les seconds. Un cinquième type d’objection est celui de la vérité : que fait-on du critère du vrai et du faux ? Cette objection recoupe la première : celle du “changement de casquette”. Car l’enseignant peut se sentir floué par le relativisme au moins apparent qui s’installe dans de telles discussions : que faire de réponses fausses qui perdurent au travers de la discussion, par un effet de mimétisme ou de psittacisme, fréquent chez les petits ? L’imagination débordante ou le désir de faire le pitre peut l’emporter facilement sur la mémoire et le souci de véracité. Ainsi lors de la discussion à propos d’un film ou d’une histoire, lorsqu’un enfant raconte un passage ou importe un personnage qui n’a rien à voir avec le sujet traité, et que d’autres, amusés, continuent sur la lancée. Mais c’est précisément là que l’animateur doit jouer son rôle, et au travers de ses multiples questions inviter les élèves à distinguer l’imagination et le raisonnement, la mémoire et l’envie de s’amuser. C’est là que se trouve l’enjeu de l’exercice, et non pas dans l’obtention d’une bonne réponse. Or la prise de conscience passe par l’articulation de l’erreur, une erreur qu’il s’agit de ne pas craindre car elle est porteuse de sens. L’erreur est productive car elle manifeste les difficultés de l’élève et montre son fonctionnement, ce qui permet à l’enseignant d’évaluer mieux la situation. D’autre part elle laisse une marge de manœuvre à l’autonomie de l’élève, considération trop souvent oubliée, aux conséquences ultérieures dramatiques. Il n’est qu’à observer comment bon nombre d’élèves de lycée ne se posent plus la question de leur rapport à la matière enseignée, ayant gommé la part de subjectivité dans l’apprentissage. Sixième objection, reliée à la précédente : celle des principes à inculquer, le dilemme de la morale imposée. Que faire lorsqu’un jugement ou une idée qui nous paraît inadmissible emporte clairement le soutien de la majorité des élèves ? Problème d’autant plus crucial que les premières années d’école constituent justement le moment et le lieu où se posent les premières bases de l’éducation et de la vie en société. Que faire lorsqu’une opinion sur un sujet donné s’installe, contraire aux principes que l’enseignant essaie d’inculquer ? Prenons comme exemple le cas d’une discussion sur le fait de rapporter ou pas les mauvaises actions des autres. Après quelques avis contradictoires, les enfants semblent se rallier au moins temporairement à l’idée qu’il ne faut pas rapporter. Commentaire de l’enseignant “J’avais vraiment envie de bondir. Si vous n’aviez pas été là je l’aurais fait. Vous vous rendez compte des conséquences dans la cour de l’école, avec ce qui s’y passe !”. Le problème est ici de savoir si la morale s’impose ou si elle doit se fonder en raison, avec le côté aléatoire de celle-ci. Certes certains principes ou règlements peuvent être considérés non négociables. Mais il ne faut pas occulter le danger du double discours : le discours de la classe, destiné à faire plaisir aux autorités, superposé artificiellement à celui de l’extérieur, plus sincère mais inavouable. Ce hiatus, tout à fait courant, pose de nombreux problèmes, tant sur le plan social qu’intellectuel. Solution de facilité qui privilégie l’immédiat au détriment de l’éducation à long terme. Ne serait-ce que parce que le rapport à l’autorité s’installe comme un rapport factice et mensonger. Pourtant, ce type d’atelier n’exclut pas la parole du maître. D’une part parce qu’il questionne, ce qui n’est pas dénué d’importance. D’autre part, rien n’empêche en un deuxième temps de revenir sur la discussion et de traiter en profondeur et en connaissance de cause les arguments invoqués par les élèves. 4 - Comparaison des sectionsL’école maternelle regroupe trois âges dont
les fonctionnements diffèrent de manière importante. Il
est clair qu’entre les trois sections nous ne sommes plus dans
les mêmes cas de figure. Dans notre expérience en petite
section, il s’est avéré pratiquement impossible
d’installer des discussions avec une classe entière ou
même en demi-classe. Les élèves ne se sentent pas
directement concernés, n’osent pas répondre, ou
disent la première chose qui leur traverse la tête, ce
que les voisins s’empressent de reprendre en chœur.
Toutefois, un exercice plus poussé de discussion sera
réalisable et trouvera son sens en petits groupes de trois ou
quatre élèves, avec bien entendu les restrictions
pratiques que cela pose. Une discussion relativement argumentée
peut dès lors s’installer, où les
élèves s’écoutent et se répondent.
Néanmoins, étude que nous n’avons pas eu le temps
de mener à bien, il est possible que seule une minorité
puisse à cet age mener d’emblée ce genre
d’activité. Or c’est sans doute sur cette
disparité à la base qu’il s’agirait de
travailler. Cependant, si l’on veut mener à bien des
exercices en groupes plus nombreux, il en est un qui fonctionne
à peu près. Il consiste à choisir au travers du
groupe le sujet à débattre (un mot), le personnage
préféré d’un film ou d’une histoire,
etc. Les enfants font eux-mêmes des propositions, argumentent
plus ou moins, et le tout se termine par un vote. En moyenne section, le problème du fonctionnement de groupe se pose déjà nettement moins, néanmoins le demi-groupe s’impose (une douzaine d’élèves). Les règles de base fonctionnent assez bien : demander la parole en levant le doigt et attendre son tour, répondre aux questions de manière appropriée, émettre des hypothèses et des jugements, se souvenir de la parole des autres et y répondre, etc. Toutefois, certaines séquences restent totalement improductives car l’humeur n’y est pas, par passivité ou par dissipation, situations où il semble très difficile de redresser la barre. D’autre part, une proportion encore conséquente d’élèves se refusent à parler ou ne tentent pas de répondre aux questions. Peut-être faudrait-il les prendre à part, séparés de ceux qui manient déjà assez bien l’exercice. En grande section, il semble adéquat d’affirmer que tout élève devrait pouvoir participer à la discussion, bien que la demi-classe semble encore s’imposer. Toutefois certains éléments se démarquent très nettement par la qualité de leurs interventions. L’idée du “pourquoi ?” et de l’argumentation, indispensable à l’exercice, est globalement bien intégrée. Les élèves comprennent en gros leurs arguments mutuels et se rappellent à peu près de qui a dit quoi. Il est assez enthousiasmant d’observer le fonctionnement d’un groupe d’enfants de cet âge qui pendant quarante-cinq minutes débattent d’un sujet donné, s’écoutent et se répondent tout en acceptant d’admettre que l’autre a peut-être raison. Bien des adultes pourraient profiter d’un tel spectacle. 5 – Les parentsLes parents expriment des réactions assez diverses face
à un tel projet. Certains d’entre eux
n’apprécient pas tellement l’idée car ils
partent du principe que l’enfant est un enfant, qu’il est
donc trop petit pour être impliqué dans ce genre de
pratique. D’autres sont carrément méfiants. Leur
inquiétude est en partie liée à la crainte de ce
que l’enfant pourra dire, car on le fera parler sur des sujets
“personnels” : que dira-t-il de ses parents ?
D’autres, plutôt enthousiastes, sont très
demandeurs de retours sur le comportement de leur enfant dans ces
discussions. D’autant plus que certains voient dans cet exercice
une possibilité d’évaluation, ce dont ils se
plaignent de manquer. 6 – Trop tôt et trop tardAu-delà de savoir si ce type exercice est utile ou pas,
il est vrai que l’on peut se demander si l’enseignant est
à même d’effectuer le basculement en question dans
sa propre classe. Cela pose un véritable problème, en
maternelle comme en d’autres classes. En général,
traditionnellement, lorsque l’enseignant utilise le
questionnement comme outil de travail, il est clair pour les
élèves que l’on veut arriver à la
“bonne réponse”, avec l’implication que toute
mauvaise réponse sera d’une manière ou d’une
autre sanctionnée. Comment arriver soudain à installer
une situation ouverte ? Est-ce souhaitable ? Peut-on passer
naturellement d’un rôle en plein à un rôle en
creux ? Faudrait-il systématiquement faire appel à un
intervenant extérieur ? Ce sont des questions sur lesquelles,
au-delà de nos convictions propres, à ce point il nous
paraît ardu de trancher. D’autre part peut-on toujours
demander à des enfants d’effectuer des choix, et surtout
d’en rendre compte, en exigeant des raisons, des explications,
un langage plus précis, en insistant lourdement sur certains
mots utilisés, en entrant dans le détail de ses
réponses, en analysant le sens et la structure de ce que chacun
énonce ? Peut-on aussi demander à un enfant de cet
âge de parler en attendant son tour, avec la frustration que
cela implique, au risque de ne plus se rappeler ce qu’il avait
à dire ? Ne risque-t-on pas au travers de ces exigences
formelles d’inhiber la parole de tous ceux qui ont
déjà du mal à s’exprimer? N’est-ce
pas un peu tôt pour “obliger” des enfants à
élaborer la parole plutôt que d’exprimer un
discours plus intuitif ? Un travail sur la conscience et la
rationalité n’est-il pas prématuré en
maternelle ? |