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COMMENT ÉVITER LES QUESTIONS
DES ENFANTS
La philosophie avec les enfants, comme toutes les
activités humaines, souffre d’un certain nombre de tics
et de tares. Tout d’abord, on peut se demander pourquoi un
adulte préfèrerait travailler avec des enfants
plutôt qu’avec des adultes. Bien sûr, ce peut
être par vocation ou par nécessité, et il y a
toutes sortes de raisons, bonnes, généreuses ou nobles,
qui justifient et expliquent de tels choix professionnels, mais comme
toujours dans une analyse philosophique, il semble nécessaire
d’envisager les pathologies naturelles qui sont non seulement la
cause mais aussi le résultat de ces choix précis. En
guise d’exemple, puisque le questionnement semble être au
cœur du philosopher, tentons d’analyser en particulier
comment les adultes traitent les questions posées par les
enfants.
Les adultes et les enfants
Nous ne prétendons pas proposer ici une étude
vaste et exhaustive de la question, mais seulement lancer quelques
pistes qui nous impliquent des conséquences sur le philosopher
lui-même. Intuitivement ou consciemment, une personne qui
rencontre des difficultés pour établir une relation
fonctionnelle avec des adultes, pourra se tourner vers les enfants.
Premièrement, parce que dans bien des cas ces derniers ne
contestent pas l’identité de l’adulte, tandis que
ce dernier se sent grand et fort en leur présence.
Deuxièmement, parce que l’autorité et le pouvoir
sont a priori accordés à l’adulte sur les enfants.
Troisièmement, parce que l’adulte a l’impression
d’en savoir beaucoup, comparé aux enfants.
Quatrièmement, parce que l’adulte peut revivre son
enfance et pour cela, certains se sentirons bien avec leurs petits
compagnons. Néanmoins, bien sûr, rien de tout cela
n’est totalement clair et net, ni particulièrement
conscient. Comme Frédéric Schiller l’identifia, il
réside toujours une certaine ambiguïté dans la
relation entre l’adulte et l’enfant. Quand une grande
personne voit trébucher un bambin qui apprend à marcher,
il se sent certainement très compétent, fort et puissant
comparé à lui, mais au même moment il ressent une
petite touche de jalousie, à l’idée que ce jeune
être a encore toutes ses possibilités, qu’il a
toute la vie devant lui : toutes les options lui sont encore ouvertes,
ce qui a pour conséquence d’induire quelques regrets dans
l’esprit de l’adulte par rapport à un passé
déjà révolu et déterminé.
Toutefois, les bonnes âmes protesteront énergiquement que
jamais semblable jalousie envers un pauvre enfant innocent et sans
défense ne leur soit jamais venue à l’esprit.
Les enfants sont naturellement philosophes au sens où les
questions leur viennent facilement à l’esprit. À
un âge où ils ont tant à découvrir sur le
monde et sur eux-mêmes, l’étonnement,
l’émerveillement et la stupéfaction,
caractéristiques importantes d’un esprit philosophe,
jouent encore assez pleinement. Bien que l’on puisse objecter
qu’il ne soit pas totalement conscient du contenu des questions
qu’il formule: prenons comme exemple le pourquoi qui peut
être articulé de manière très
mécanique sas aucun souci réel de la réponse.
Néanmoins, comme pour tout ce qui a trait à la nature
humaine, cette tendance peut être maîtrisée ou
encouragée, interrompue ou développée. Ainsi,
dès l’âge de sept ou huit ans, nous observons
comment un certain principe de réalité, que nous pouvons
nommer également principe de certitude, aussi légitime
soit-il, envahit l’esprit de l’enfant, ce qui a pour effet
d’étouffer l’interrogation métaphysique qui
jusque-là constituait la majeure partie de sa vie
intellectuelle. Il entre dans un âge « scientifique
», qui comprend lui aussi son propre domaine de questions et de
réponses, de nature bien établie, un domaine qui tend
cependant à restreindre son activité au champ du
physique, à la contrainte du probable et de la certitude
sensible, plus communément acceptables que la pure
possibilité et la veine poétique. Notre propos souhaite
mettre en exergue ici un certain conditionnement de l’esprit, au
demeurant tout à fait attendu et acceptable, puisque ce
processus constitue la majeure partie de l’apprentissage de la
vie en société, qui implique de se conformer à la
connaissance et au comportement acquis socialement, processus qui
simultanément entraîne une contrainte et une diminution
importante des compétences intellectuelles de l’enfant.
Maintenant, bien sûr, la nature et les modalités de cette
transformations dépendront largement du contexte culturel et
familial qui entoure l’enfant. Dans notre perspective,
l’enseignement philosophique consiste à entretenir,
instaurer ou restaurer le questionnement illimité qui autorise
l’enfant, et l’adulte plus tard, à penser
l’impensable. Tentons de montrer maintenant comment est
inhibé lentement ou brutalement ce potentiel de mise en abyme
de l’esprit singulier.
Trop occupé
Il nous semble avoir identifié trois dysfonctionnements
importants par lesquels le questionnement des enfants et leur
étonnement se sont refroidis ou éteints. Nous les
présenterons dans un ordre de subtilité et de
sophistication croissant, bien que le processus ne soit pas aussi
mécanique que nous le présentons, et
qu’opère souvent un certain mélange
hétérogènes de comportements parentaux ou
adultes. Le premier obstacle, le plus commun et le plus sommaire, est
l’inattention pure et simple au questionnement et à
l’étonnement. Cela prend la forme légère et
indirecte de ne pas écouter, ou l’injonction plus brutale
de garder le silence ou d’aller voir ailleurs. Il nous semble
important de classer ces deux types de réaction dans la
même catégorie, même si l’une semble
conserver une apparence plus souple et plus civilisée ;
à long terme cela produira exactement le même effet.
Combien de parents, qui ne privent jamais ou rarement leur enfant du
droit de parler, et qui seraient même horrifiés à
une telle idée, continuent pourtant avec la meilleure
conscience du monde à mener leurs petites affaires, peu importe
leur utilité ou leur nécessité, que ce soit le
travail, les courses, regarder la télévision, ou aller
ici et là, sans réellement prendre le temps
d’écouter leur enfant. En agissant de cette façon,
le parent établit une hiérarchie précise dans
l’esprit de sa progéniture, déterminant pour lui
au présent et dans le futur, ce qui est primaire et ce qui est
secondaire. La nécessité immédiate
définitivement prime sur la gratuité de l’examen
intellectuel et la beauté de la contemplation. S’il en
est ainsi, l’adulte ne devrait pas s’écrier,
à ce moment-là ou plus tard, que son enfant ne
réfléchit pas avant d’agir et suit principalement
ses impulsions premières.
Réponses toutes faites
La seconde manière d’occulter le questionnement de
l’enfant est en répondant directement à ses
questions, peu importe le degré de complexité,
l’opportunité et la qualité des réponses.
Quoique le temps imparti et la manière dont les réponses
s’articuleront feront manifestement une différence. Ce
qui motive notre critique de la réponse parentale ou
enseignante est d’abord qu’une telle
systématisation induit une relation faussée à
l’idée même de question. Ce comportement encourage
une tendance à compter sur une autorité
extérieure, développant
l’hétéronomie plutôt que l’autonomie.
Ce que nous qualifions de « faussé », est le fait
que les questions ne sont pas appréciées pour
elles-mêmes, comme un cadeau précieux que notre propre
esprit nous offre, mais se voient transformées en de simples
envies qui demandent à être satisfaites, un manque qui
demande à être comblé, situation
déplaisante que le parent « bienveillant » veut
obstinément corriger en fournissant des réponses toutes
faites. Pourtant, ces réponses de valeur aléatoire
seront souvent moins innovatrices et créatrices que la question
elle-même. L’idée que nous avançons ici
consiste à affirmer qu’une question a de la valeur en
elle-même. Elle représente une ouverture sur le monde et
sur l’être, qui nécessairement produit un concept
ou une idée, sous une forme négative qui n’a pas
moins de valeur que son image miroir : la réponse. Une question
a une valeur esthétique, sa forme provoque l’esprit,
identique en son aspect à une peinture ou une sculpture que le
spectateur contemple sans arrière-pensées et
préoccupations urgentes, quant à l’utilité,
la vérité ou la solution du problème offert
à ses sens et à sa raison. Cette perspective
n’interdit nullement une tentative de réponse, mais dans
notre perspective, la réponse est quelque peu
dévalorisée, retirée de son piédestal,
elle perd son statut de but final et ultime du processus intellectuel,
de l’activité de l’esprit.
On ne peut pas répondre aux questions importantes, aux
questions profondes, on ne doit pas y répondre. Elles peuvent
être seulement problématisées, ce qui signifie
pour nous analyser initialement leur contenu, les apprécier
pour ce qu’elles apportent, et en un second temps
peut-être, suggérer quelques idées susceptibles
d’éclairer différents aspects pouvant fournir
matière à une discussion. Le questionnement est une
expérience de l’esprit, un outil permettant
d’explorer les limites de la connaissance et de la
compréhension. Au demeurant, pour cette raison, il reste
crucial que l’adulte, parent ou enseignant, avoue parfois
à l’enfant ne pas pouvoir répondre à toutes
les questions, soit parce qu’il ne connaît pas la
réponse, soit parce qu’il postule et explique
qu’aucune réponse précise ne conviendrait
pleinement, et que dans ces cas la question doit se satisfaire
à elle-même, ne serait-ce que temporairement, comme une
garantie de la vie de l’esprit. Il est indéniable
qu’une telle vision pourra engendrer une certaine crainte ou
anxiété dans l’esprit de l’enfant – et
de l’adulte - qui a besoin de valeurs dans lesquelles il peut
ancrer son existence et sa vie spirituelle, de la même
manière qu’il a besoin de nourriture pour satisfaire les
besoins de sa vie biologique. Ajoutons simplement que, heureusement,
un enfant ne mange pas dès qu’il le désire,
qu’on lui apprend à retarder la satisfaction de ses
besoins, de façon à le libérer de la satisfaction
immédiate de ses propres impulsions. Le désir,
l’état de manque, est en soi sain et productif, dans la
mesure où on lui permet de jouer son rôle dans le temps,
dans la durée, si l’on s’abstient de «
résoudre » instantanément
l’équivocité et le doute qu’il engendre dans
le soi. Après tout, autant s’y habituer, puisque le
déséquilibre, l’irrégularité et
l’inconfort représentent des caractéristiques
fondamentales et constitutrices de la vie.
Autonomie
Revenons à l’autonomie : comme pour
n’importe quelle autre activité dans laquelle
l’enfant est impliqué, il est utile et indispensable
qu’il apprenne à se débrouiller lui-même. Ce
type d’enseignement présuppose que l’adulte
retienne sa tendance naturelle à « materner » qui
nous incite instinctivement à « donner la becquée
», de façon à inviter l’enfant à se
confronter à lui-même et à développer ses
propres capacités. Apprendre à pêcher à un
homme, plutôt que de lui donner des poissons, dit un proverbe
chinois, signifie bien que fournir des poissons est un obstacle
à l’apprentissage de la pêche, aussi nourrissants
que soient ces poissons. Mais bien sûr, et cela constitue la
réalité de ce problème, il est plus pratique de
fournir des poissons frais, petits objets pouvant être tenus
facilement en main, car l’apprentissage de la pêche
implique une procédure plus lente et plus subtile, où
l’enseignant doit consciencieusement approfondir la
compréhension de son propre art et en même temps
être plus perspicace quant au fonctionnement global de
l’enfant. Le chemin long, dit Platon, plutôt que le chemin
court où le maître fournit des réponses toutes
faites à son élève. L’enfant doit apprendre
à travailler par lui-même, sinon il cherchera
éternellement ses réponses chez les autorités
établies – signe de respect sans doute - au lieu de
chercher en lui-même. L’apprentissage de l’autonomie
doit cependant commencer très tôt, et ce n’est pas
par des injonctions immédiates ou tardives
d’autodétermination forcée que le jeune adulte
s’initiera à cet aspect crucial de son existence –
comme beaucoup de parents le croient, lorsqu’ils font soudain
face, dans l’urgence d’un problème
spécifique, à ce qu’ils considèrent comme
une influence négative et perverse du monde extérieur
sur leur enfant. Le processus qu’il s’agit d’engager
est d’encourager l’enfant à faire confiance
à ses propres capacités à penser, à
produire des idées, à délibérer et
à juger par ses propres moyens, par lui-même, et cela
s’accomplira uniquement par une lente initiation, par le biais
d’une pratique constante qui démarre dès le plus
jeune âge.
Nous rencontrerons deux objections courantes à une telle
attitude pédagogique, étroitement liées entre
elles. La première est l’argument de valeur, la seconde
est l’argument du doute, son corollaire. L’argument de
valeur affirme que les enfants ont besoin de valeurs pour se
construire eux-mêmes, points de repère sans lesquels ils
ne peuvent grandir et se constituer eux-mêmes pour devenir des
adultes matures et responsables, valeurs sans lesquelles un être
humain n’est pas complet. Aussi, les parents, ou les
enseignants, dans le but d’éduquer, se doivent de
véhiculer un nombre de lignes directrices sur les questions
fondamentales : le vrai et le faux, le bien et le mal, la
vérité et le mensonge, la beauté et la laideur,
l’interdit et l’obligation, les droits et les devoirs,
etc. Disons que les adultes, en général, se
conçoivent eux-mêmes comme les gardiens de certains
principes acquis et hérités, composant une axiologie
approximative dont les fondements ne sont pas vraiment clairs, quand
ils ne sont pas pétris de contradictions. Néanmoins ils
restent convaincus que ces valeurs sont nécessaires aux enfants
dont ils sont responsables, pour un mélange de raisons
pratiques, idéologiques, ou simplement pour affirmer leur
autorité, distinctions majeures, pourtant plus que souvent
négligées. Si nous insistons sur le côté
arbitraire de ces schémas éducatifs, c’est parce
que la raison y joue seulement un rôle mineur, voire absent. Il
est évidemment utile et nécessaire d’inculquer
à l’enfant un ensemble de « vérités
» générales sur la réalité globale
et singulière, issu de notre expérience d’adulte,
de façon à ce que ses actions et décisions ne
soient pas réduites au cas par cas, afin qu’il apprenne
à ne pas se limiter à des impulsions purement
instinctives ou réactives. Nous ne devons pas oublier que cette
entreprise est destinée à fournir du sens au monde et
à sa propre existence, un sens dont l’enfant a besoin.
Mais, si nous n’allouons pas à cet enfant un espace de
liberté pour créer de lui-même une telle vision du
monde, il deviendra, comme beaucoup d’êtres humains, le
produit d’un conditionnement réducteur, rigide et
irréfléchi, à moins qu’il se révolte
contre une perspective dogmatique avec une contre-perspective
également dogmatique. En ce sens, il doit être
initié à la pratique des principes
généraux de sagesse, de connaissance et
d’utilité, pour des raisons existentielles, morales et
intellectuelles, avec un certain degré d’imposition sans
lequel ces principes perdraient leur force, mais il doit
également apprendre à analyser, comparer, critiquer,
questionner et formuler de tels principes généraux de sa
propre gouverne. Ce pari éducatif, pari sur la raison et
l’autonomie, exige un engagement vaste, généreux
et exigeant, devant lequel trop de parents et d’enseignants
reculent, pour différentes raisons : manque
d’énergie, manque d’éducation, peur, etc.
Les mêmes principes seront plus ou moins utilisés pour
« l’argument du doute » avec de surcroît
l’affirmation que l’incertitude est
génératrice d’anxiété : il faut
protéger le pauvre petit être. Mais de la même
façon que protéger en permanence un enfant de la mise
à l’épreuve corporelle ne lui permettra pas de
développer sa force physique, il en va de même pour sa
force psychique. Si un adulte conçoit sa responsabilité
envers l’enfant principalement comme une protection contre
lui-même et le monde extérieur, nous ne devrions pas
être surpris que cet enfant développe une vision
paranoïaque du monde, un monde qui ne ressemblera jamais à
ce qu’il devrait être, un monde sur lequel en tant
qu’adulte il ne pourra jamais intervenir, puisqu’il
n’aura jamais travaillé ses propres capacités,
puisqu’il n’aura jamais été initié
à sa propre puissance. Comment quelqu’un peut-il
être généreux et libre s’il n’a jamais
subi l’angoisse du doute, s’il n’a pas appris
à le confronter, à l’accepter, à le
résoudre et même à l’aimer comme une sorte
de déséquilibre qui maintient l’esprit et le garde
vivant ? Le symptôme premier d’une société
de consommation n’est-il pas le fait que les adultes sont plus
soucieux de satisfaire leurs misérables besoins
immédiats, privés et quotidiens, que de relever
n’importe quel autre grand défi enthousiasmant ? Mais
cette dernière attitude exige de développer une certaine
confiance en soi, au fil du temps, à travers les nombreux
obstacles et difficultés apparentes, et grâce à
eux.
Un dernier point que nous désirons soulever sur cette question
est que les enfants ont un sens plus aigu de la gratuité que
les adultes : ils savent encore comment jouer divers rôles,
comment faire « comme si », comment être dans
l’instant, ils perçoivent plus aisément la
facticité de leur comportement et se sentent pour cela
probablement moins menacés que leurs aînés par le
libre examen et la vérification de leurs postures et de leurs
idées. Du fait de leur âge et de leur ancrage dans
l’existence, les adultes ont plus à perdre et à
prouver : souvent, ils craignent la mort et l’absurdité,
plus qu’ils n’aiment l’authenticité, la vie
de l’esprit et la mise à l’épreuve de
l’intellect. En cela réside probablement la raison
principale pour laquelle ils se sentent obligés de
répondre aux questions des enfants, refusent ouvertement
d’admettre leur ignorance sur des questions fondamentales, et
imposent leur autorité de manière
inconsidérée. Tout cela avec la meilleure conscience du
monde, et pour le bien suprême des enfants, du moins en
apparence.
Complaisance
Le troisième travers important par lequel le
questionnement de l’enfant et son étonnement sont
anéantis est ce qu’on pourrait qualifier de complaisance
ou d’attitude condescendante. Sa manifestation la plus
fréquente surgit comme une exclamation, en guise de
réponse aux mots de l’enfant, qui ressemble à
quelque chose comme : « Oh ! Écoute ça !
C’est trop mignon ! ». Par le mot complaisance, nous
entendons à la fois une complaisance à
l’égard de l’enfant et à
l’égard de l’adulte lui-même, ce dernier
pensé à la fois comme témoin des mots enfantins
et auteur du commentaire, en son attitude paternaliste et satisfaite.
Il s’agit aussi d’une complaisance envers l’enfant
puisque, par facilité, nous ne lui permettons pas de
s’entendre, nous ne l’encourageons pas à
s’écouter réellement, à prolonger son
discours, à l’expliciter, à se saisir de ses
propres paroles, à en envisager les conséquences et les
applications. De manière générale, l’enfant
est alors principalement incité à offrir une
performance, à être en représentation, à
plaire à l’adulte, à être mignon, à
éparpiller quelques mots dans l’espoir de quelque
succès aisé, un succès qui sera acquis dans la
mesure où il obtient une exclamation de satisfaction de la part
de l’autorité en place. Quant à l’adulte, il
se satisfait de peu puisqu’il ne prend pas la peine de penser
jusqu’au bout ce qu’il a entendu. Peut-être le
désir de l’enfant était-il d’exprimer
quelque chose de profond et de puissant, tentative qui se trouve en un
certain sens ridiculisée, en se voyant réduite à
la mignardise et à la coquetterie.
Quand bien même il serait surpris ou pris au dépourvu par
le rire, le sourire ou l’exclamation de l’adulte, en un
second temps l’enfant sera content de son succès : la
prochaine fois il essaiera de manière
délibérée d’obtenir un résultat
identique, plutôt que de tenter à nouveau
d’exprimer quelque chose de profond, encourageant chez lui un
comportement d’histrion. Le travail de l’adulte, le
défi qui se pose à lui étaient de creuser,
d’approfondir et de mettre au jour l’intention de
l’enfant, qui était peut-être une intuition forte
comme les petits peuvent en avoir, du type « le roi est nu !
». Ou encore l’une de ces questions basiques,
oubliées depuis si longtemps, si embarrassantes pour nous, du
type « Pourquoi sommes-nous là ? ». La
responsabilité de l’adulte doit davantage être
d’inviter l’enfant à aller plus loin,
responsabilité qui nécessite ouverture,
réceptivité, vigilance, patience et un minimum de
rigueur. Combien d’enseignants négligent trop facilement
le discours de l’enfant pour ces manques très
spécifiques, alors qu’une écoute attentive leur
aurait fourni de précieux éclaircissements sur certaines
difficultés pédagogiques, ou aurait permis
d’éclairer ou de justifier certaines
interprétations inattendues d’objets de connaissance.
N’oublions pas que la réaction « C’est mignon
! » est l’équivalent inverse ou l’image
miroir de « Tout ça n’est que charabia ! » :
le sens profond est oublié dans les deux cas.
La condescendance est une attitude complexe. Pourquoi être
vexé lorsque quelqu’un essaie d’être gentil ?
Si vous l’accusez de ne manifester aucun respect dans sa
façon de s’adresser à vous, il opposera à
vos critiques sa gentillesse et ses bonnes intentions envers votre
personne. Et que pourrez-vous répondre, sinon quelque chose
comme « Mais tu me traites comme un enfant ! ». Les
adolescents se rebellent avec colère contre cette attitude,
parce qu’ils arrivent difficilement à déceler et
à conceptualiser le problème que pose cette attitude,
parce que prime alors le sentiment de frustration et que la
colère reste le seul mode de rébellion. Mais
l’enfant, lui, opère dans un mode relationnel de
dépendance : la complaisance peut fort bien ne pas le
gêner. Il veut principalement obtenir des manifestations
d’amour et d’appréciation, il n’est pas
encore trop angoissé au sujet de sa propre autonomie, du moins
pas sur la question de la pensée et des idées. Aussi
sacrifiera-t-il très facilement un désir
d’exprimer des pensées profondes, intelligentes et
passionnées, ainsi fera-t-il fi d’une intention
qu’il n’est pas sûr de maîtriser, afin de
simplement plaire à l’autorité en place. Il se
sent davantage valorisé par ces réactions
condescendantes que par la demande d’un questionnement
supplémentaire ou d’une discussion avec l’adulte,
à moins qu’il ne devienne plus conscient de ses
capacités de penser et n’apprenne à les
apprécier et à leur faire confiance. Observons le
sourire permanent que certains adultes arborent comme un signal de
bienvenue du discours de l’enfant : ne nous sentirions-nous pas
insultés si l’on nous écoutait avec ce même
sourire quasi contraint ? Le sourire fréquent, qui pour un
nouveau-né comporte un sens fort et important, peut devenir un
obstacle quand l’enfant grandit, quand il a besoin
d’être pris au sérieux.
Aimer les enfants
Sans aucun doute, les adultes peuvent apprendre en discutant
avec les enfants. En raison de leur attitude naïve, pas encore
trop conditionnée, ni fermée à
l’originaire, moins effrayée par les
vérités générales et leurs implications,
moins soucieuse de l’approbation de la société,
moins calculatrice et cynique, ils peuvent produire ces trésors
de sagesse et de vérité que nous, adultes, aimons tant
entendre : « La vérité sort de la bouche des
enfants » dit-on. Au point que ici et là quelques
théoriciens érigeront sans hésitation
l’enfant en véritable maître, et comme souvent
lorsqu’un maître est posé sur un piédestal
et glorifié, les idolâtres capituleront devant leur
propre capacité à penser ; dans le cas présent,
ils abandonneront leur propre capacité de se confronter
à eux-mêmes et à la radicalité de la
jeunesse.
Ceux-là oublient trop facilement que l’enfant
lui-même ignore son enfance : on doit avoir parcouru un long
chemin avant de se connaître soi-même et de
connaître son entourage. L’esprit humain est malin : il
est suffisamment renseigné sur lui-même pour être
capable de nourrir et de flatter ses propres tendances tortueuses.
Notre charmant esprit est entraîné depuis son plus jeune
âge à interpréter le monde, à lui donner du
sens, à adapter son langage et sa vérité afin de
se sentir plus à l’aise, afin de se sentir mieux, et
d’oublier sa propre faiblesse et sa mortalité. Que ce
soit en n’écoutant pas l’enfant, de manière
grossière ou subtile, en le faisant taire avec des
réponses, en souriant ou en riant à ses mots
puérils, en contemplant et en admirant son « petit soi
merveilleux », en basculant dans le piège douillet de la
nostalgie : un simple quart de tour de cheville sépare
l’utilitarisme, le dogmatisme, le cynisme et le romantisme. Dans
tous les cas, ces attitudes protègeront notre vieil être
usé par l’expérience, des étincelles de
génie primitif jaillissants de manière inattendue de
l’inconscience de notre progéniture. Il est trop facile
d’utiliser ces petits êtres et leurs éjaculations
simplement pour offrir à notre soi anxieux et timoré un
complément d’âme. Ne ressemblons pas à ces
vieux empereurs chinois pitoyables qui avaient pour habitude de se
baigner avec des douzaines d’adolescentes dans le but
d’obtenir de ce bain de jouvence quelque jeunesse et quelque
longévité. Nous pouvons aimer les enfants comme la dame
de charité aime ses pauvres. Elle visite les taudis chaque
dimanche après-midi, après le déjeuner et avant
le thé, apportant quelques vêtements usés et
installant deux ou trois rideaux en dentelle aux fenêtres
abîmées. Elle se sent bien, tellement bien, et ce
sentiment intense de chaleur et de bonne conscience la suivra tout au
long de la semaine, tandis qu’elle s’emploie à ses
activités mondaines, frivoles et sans intérêt. Les
enfants peuvent être des esprits très provocateurs, dans
la mesure où nous provoquons leur esprit. L’adulte qui se
présente lui-même comme l’ « animateur
» d’une discussion philosophique avec les enfants, qui ne
les confronte pas à leur propre pensée en
général ne se confrontera pas lui-même :
s’il ne s’engage pas lui-même dans une
activité philosophique, il ne pourra pas s’assurer que
les enfants philosophent, ne serait-ce que parce que les enfants
ignorent en quoi consiste la philosophie et ses exigences, qu’il
s’agit bien de leur enseigner. Si l’adulte ne trouve pas
une façon de s’engager lui-même plus
profondément dans la réflexion philosophique au cours du
travail en classe — un engagement qui ne prendra pas
nécessairement une forme identique à celle des enfants
— ceux-ci seront moins enclins à s’engager plus
avant. Après tout, c’est lui l’enseignant, et si
l’enseignant agit comme un spectateur, les enfants feront de
même, et participeront seulement de manière formelle
à l’exercice.
En général, les adultes sont contents des enfants, comme
de n’importe quel autre être ou objet, lorsqu’ils
obtiennent d’eux ce qu’ils attendaient. Cette affirmation
semblera très dure envers ces adultes « pleins de bonne
volonté ». Pourtant, peu importe la nature et la
légitimité de la volonté, elle reste une
volonté. Et cette volonté est diverse. Le schéma
le plus classique est la volonté de voir dans l’enfant ce
que nous y mettons - le retour de l’investissement -, et celle
d’être satisfait en entendant l’écho de nos
propres mots, de notre propre système mental. Que ce soit en
l’écoutant avec une sorte de hochement de tête
paternaliste, qui signifie « Vas-y petit garçon, vas-y
petite fille, participe, exprime-toi, c’est bien de
t’entendre parler, même si j’en sais plus que toi et
je te le dirai à la première occasion. » Ou que ce
soit par l’imposition plus franche et directs d’une
axiologie, d’une éthique, qui sans patience aucune ne
supporte aucune déviance ou hérésie. Ou encore,
ce peut être en ne laissant aucun moment ni interstice pour le
questionnement. Le résultat reste le même :
l’adulte ne saisit pas l’opportunité de
philosopher, de problématiser sa propre pensée, et par
conséquent, comment peut-il induire ou encourager un processus
philosophique dans l’esprit de l’enfant ? Comme pour
commencer à philosopher, l’adulte doit être
conscient de ses propres raisons de philosopher, a fortiori s’il
veut philosopher avec les enfants. Ainsi ses élèves ne
deviendront pas un quelconque refuge pour qu’il se sente mieux.
Assez étrangement, devenir conscient de la vraie nature du
philosopher avec les enfants passe probablement par l’aveu
d’un désir égoïste de la part de
l’enseignant, qui peut seulement s’accomplir en
confrontant sa propre pensée avec la pensée des enfants,
puisqu’ils sont dotés d’un génie naturel,
mélangé à une suprême banalité,
combinaison que les adultes ne sauraient par eux-mêmes produire
Simultanément, nous découvrons de véritables
perles, si nous sommes capables de les entendre, car nous nous sentons
si puissants avec notre propre connaissance « accomplie »
et nos compétences. Mais enfin, pourquoi pas, il y a de pires
conditions et chemins pour philosopher !
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