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MARDI GRAS
Son premier souvenir était un souvenir de
mensonge. Comme la majorité d’entre nous, sa
mémoire la plus ancienne se trouvait liée à
l’émergence de la conscience, à la fissure de la
réalité. On se rend compte un beau matin qu’il
existe un écart irréductible entre les mots
prononcés et une chose étrange que l’on percevra
plus tard comme la vérité.
Autant cette considération peut nous paraître
banale à l’âge adulte, même trop, autant un
enfant qui entrevoit pour la première fois la duplicité
de l’être est saisi par le gouffre qu’un tel
sentiment entrouvre sous ses pieds.
Mardi Gras à la maternelle. Chacun devait venir
déguisé à l’école. Jour de
fête. Il fallait voir les habits et les maquillages, des clowns
et des fées, des policiers et des infirmières, et
surtout les merveilleux et indomptables cow-boys. Tous les enfants
costumés et grimés, tous comme convenu, tous sauf lui:
un simple masque lui couvrait le visage, un bête masque
abandonnant le reste de son corps à la fadeur et à la
stupidité du quotidien; un simple masque et rien de plus. Pour
comble de malheur il se trouvait seul à arborer une aussi
misérable et infamante tenue. Nul autre auprès de qui il
eût pu quémander une quelconque complicité. Qui
pouvait comprendre son désarroi, embarrassé de se
distinguer ainsi, amoindri par un tel dénuement ? Être le
seul devenait une douleur pire que la mort. Certaines situations
prennent une telle ampleur à cet âge ; chaque âge
semble d’ailleurs connaître son propre invivable. Mais ce
n’était rien, car le souvenir le plus vivace de cette
mémorable journée en son esprit reste encore
aujourd’hui ce qui se passa par la suite.
Mère indigne
Sa mère vint le chercher en fin
d’après-midi, à la sortie de la fête.
Finalement, il s’était quand même bien
amusé. Goûter et jeux aidants, il avait peu à peu
oublié sa pénible différence; rien ne dure,
heureusement, l’oubli accomplit son œuvre trop
méconnue de bienfaisance. Quand la maîtresse reconnut sa
mère, elle l’aborda et lui demanda pourquoi son fils
était venu à l’école sans
déguisement, contrairement aux autres enfants. La mère
prit son fils par la main, et avec un aplomb que l’enfant
ressentit comme un culot monstre, prétendit ne pas savoir
qu’il fallait venir déguisé à cette
fête, croyant qu’un simple masque suffisait. En entendant
ces mots, le pauvre bambin fut sidéré. Cela faisait une
éternité qu’il harcelait sa mère afin
qu’elle lui trouvât un déguisement. Combien de fois
ne le lui avait-il pas demandé, avec insistance, sans aucun
résultat! Cette réponse le bouleversa, le
révolta. Il ignorait que l’on pût parler ainsi,
pour dire ce qui n’était pas vrai. Et surtout comment
penser que sa mère, qu’il adorait, pût commettre
une telle infamie? À la rigueur, peut-être aurait-il pu
accepter que ce genre d’acte, nouveau pour lui, fût
réservé aux autres, ou à lui, mais pas à
elle. Mais à ce propos ses souvenirs restaient plutôt
flous.
L’enfance est l’âge de toutes les exigences. La
virginité de l’âme ne pardonne aucune faille. Il
est une sorte de réalisme qui vient avec les années,
très semblable à une maladie, comme une sclérose
de l’esprit. Certains emplois, ou fonctions, nous amènent
peu à peu à adopter d’étranges postures,
à attraper divers tics, à prendre de mauvaises positions
qui déforment notre être ou notre colonne
vertébrale. Ainsi ceux qui ont longtemps pratiqué
l’équitation ont parfois une drôle de
manière de marcher, les jambes légèrement
écartées et courbées, comme s’ils montaient
toujours quelque cheval invisible. L’esprit subit identiquement
l’implacable et rigide loi de l’habitude. S’il
n’y prend garde, il se voûte, se tord, et devient
prisonnier de ses propres pratiques, marqué pour toujours par
les idées qu’il tolère en lui-même. On ne
sort jamais indemme de soi-même, à tel point que si
l’on observe attentivement certains vieillards - jeunes ou vieux
- on lit dans leurs gestes et jusque sur leur visage les
émotions et les sentiments qui les ont animés, trop
souvent.
Routine et mensonge
Le mensonge fait partie de ces petites habitudes dont on prend
si facilement le pli. «Les hommes sont ce qu’il sont, nous
dira le sage de service, pourquoi en faire tout un plat? Et puis
qu’est-ce qu’un déguisement pour Mardi Gras? Ce ne
sont que broutilles, gamineries, naïvetés dont seuls les
enfants, jeunes ou vieux, sont capables. Une fois adulte, pourquoi
trimballer encore et prendre au sérieux de tels souvenirs, sans
aucun intérêt? La paix intérieure, cher ami, nous
affirme-t-il, vient avec l’acceptation de la
réalité, des choses telles qu’elles sont. Sa
mère avait sans doute autre chose à faire que de lui
chercher un déguisement; peut-être même
n’avait-elle pas assez d’argent pour en acheter un, mais
sa fierté l’empêchait de l’avouer à
cette maîtresse.»
Il se peut, mais en dépit du judicieux de ces arguments,
quelque chose nous retient tous en cette colère enfantine, et
nous y retiendra toujours. Il se trouve un légitime amour du
juste et du vrai dans ce fils qui se sent floué par des mots
lâches et traîtres. Faut-il vraiment s’habituer
à la parole comme à une mascarade? Le pauvre enfant ne
connaît pas encore le pacte, il ignore ces honteux arrangements;
il est naïf, il ne saisit pas l’intérêt de
tels accommodements. Il apprendra bien, il se rendra compte alors, il
verra, l’âge y veillera. Et c’est vrai que
l’âge y veille, ou plutôt il endort. Des fissures
apparaissent, des craquements se font entendre, on ravaude et on
rafistole, il faut bien que ça tienne. «Je te tiens, tu
me tiens par la barbichette. Le premier qui rira aura une
tapette!»
Pourquoi ce souvenir s’incruste-t-il ainsi dans sa
mémoire? Il n’est pas ici question de nostalgie, nul
jardin fleuri n’orne cette réminiscence. Traumatisme
alors? Pourtant l’évocation ne se résume pas
à une douleur. Elle est présente, mais un sentiment
différent affirme sa présence. Un sentiment
d’éveil, d’émergence. On raconte que le
Bouddha historique, prince de sang, avait longtemps été
conservé dans l’illusion de la jeunesse et du bonheur
éternels, jusqu’au jour où la souffrance apparut
à ses yeux, sous les formes de la maladie et de la vieillesse.
Sans cette illusion, sans cet incident, il n’aurait pu
être ce qu’il fut. Vrai ou faux, le mythe est réel.
Nous revivons tous, plus tard, à divers degrés et
diverses reprises, le déchirement que nous connûmes une
première fois à la naissance. D’abord la
séparation des corps, puis la séparation des esprits; le
choc est tout aussi grave, aussi constitutif de l’être.
Vérité du mensonge
Découvrir le mensonge, c’est découvrir la
vérité. Avant, tout n’est qu’un, le monde
est comme il est. Puis la rupture: le monde n’est pas du tout
comme il est, il est fort différent. Les façades
s’escamotent. Tour à tour, ballet grotesque, les rideaux
tombent et se referment: nous sommes dans un théâtre.
Nous portons tous des masques, nous revêtons tous un
déguisement, et comme à l’école pour Mardi
Gras, nous sommes tous obligés de nous déguiser, plus ou
moins bien. Est-ce la foire, est-ce une tragédie? Question de
goût, question de choix. Il y a les pitres et les bouffons,
clowns rougeauds et hilares, clowns pâles et larmoyants, ils
croient à leur image; il craignent de ne posséder
d’autre bien.
La farandole nous tente. À force de danser, la tête nous
tourne, la vitesse nous grise, on ne voit plus le temps passer. On
s’amuse comme des fous, de temps à autre on
s’aperçoit que le cadran tourne. Et soudain un souvenir:
un petit enfant qui réalise soudain que sa mère ment, il
en est bouleversé. Le vieillard pointe alors le bout de son
nez. Il tourne la tête et regarde vers l’arrière.
Un seul coup d’œil lui aura suffi. Il branle un peu du
chef, l’air pensif. Il ne pleure ni ne rit, il se demande
à quoi tout cela rimait.
Pourquoi les choses seraient-elles autrement?
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