| |
LA PROBLÉMATIQUE
Qu’est-ce qu’une problématique ? Ce terme,
ce concept, est si embarrassant que périodiquement des voix
s’élèvent, qui en demandent la disparition pure et
simple. Concept vague, concept complexe, concept insaisissable, et
pourtant concept banalisé puisqu’il s’entend et
s’utilise aujourd’hui dans bon nombre de domaines. Mais
peut-être faut-il accepter cette banalisation comme étant
la vérité de ce concept – comme de tout concept
– la généralisation de son
opérativité garantissant la vivacité de sa
substance. Après tout, pourquoi l’exclusive philosophique
serait-elle une garantie de qualité philosophique ? La
génialité d’un concept ne se résume-t-elle
pas dans sa criante évidence, dans la mesure où cette
évidence, une fois baptisée, saute aux yeux de tous ? Le
génie n’est-il pas ce regard qui perçoit la
simplicité d’un coup d’œil unique ?
Jusque-là, rien n’était visible, de vagues
couleurs, de vagues formes, mais une fois que le doigt aura
pointé vers la chose, une fois qu’il l’aura
nommée, plus personne ne pourra la regarder comme avant. La
chose est née, animée et définie par le concept
qui lui donne naissance. Plus cette chose est visible, plus le concept
est vivant. C’est par une perversion de la pensée que le
concept à admirer serait celui réservé à
une quelconque élite subtile et suffisante. Ainsi, si le
concept de problématique disparaît aux yeux des esprits
forts, peut-être faut-il faire appel à ce bon sens
universellement partagé, afin de voir et d’admirer ce
qu’il en fait.
DOUTEUX
Ce qui est problématique est douteux, miné par un
doute qui pose problème, un doute qui inquiète et pour
cela incite à la discussion. En français, le sens
historiquement premier du terme problématique repose là,
sur cette incertitude qui nous porte à hésiter avant de
certifier ou d’utiliser une quelconque entité
qualifiée de problématique. Le problème, du grec
problema, est ce qui est jeté devant nous, l’obstacle qui
menace de nous faire trébucher. Au mieux il attire le regard,
il nous oblige à ralentir notre pas, à faire un effort,
que ce soit pour le contourner ou pour l’enjamber. Au pire il
nous interrompt carrément. À partir de Kant, le
caractère problématique va se définir comme celui
de l’hypothèse, en opposition à deux autres
termes, l’assertorique : ce qui est simplement affirmé,
et à l’apodictique, ce qui est prouvé. Entre deux
certitudes, l’acte de foi et la démonstration, va se
glisser ce qui est incertain, incertitude qui capture l’essence
du concept de problématique.
Chez Kant, ce qui est problématique ressort de l’ordre du
possible, de l’ordre de la simple hypothèse. Quand bien
même cette hypothèse nous paraîtrait
nécessaire ou incontournable, comme dans
l’anhypothétique, dont la présence est cruciale
dans l’architectonique platonicienne : hypothèse dont la
présence est nécessaire, mais dont l’articulation
pose problème. Par exemple, ne nous faut-il pas penser
l’unité du soi pour lui attribuer un quelconque
prédicat ? Ne nous faut-il pas de la même manière
postuler l’unité du monde pour en pouvoir d’une
quelconque manière en parler ? Mais si nous pouvons affirmer,
induire, déduire, prouver bien des choses sur le monde ou sur
l’être, le bât de la pensée blesse dès
qu’il s’agit d’en saisir ou d’en
préciser l’unité. Nous voilà
obligés, sans même y penser, de postuler cette
insaisissable unité pour pouvoir penser. Mais si nous nous
arrêtons un instant à questionner la
légitimité sur laquelle se fonde ce discours, la
béance de la chose en soi s’offre ou s’impose
à notre regard effaré. Le prétendu postulat
reprend alors sa véritable nature, celle d’une
hypothèse. Nous réalisons enfin que nous avons pris des
options, que nous nous étions avancés, trop vite
peut-être, en prenant parti dans une sombre affaire, par simple
souci de fonctionnalité, d’utilité, parce que nous
voulions avancer. Risque on ne peut plus légitime, si tant est
qu’il était pris en toute connaissance de cause, si tant
est que l’hubris qui l’avait parrainé restait
conscient de la transgression ainsi effectuée.
ANHYPOTHÉTIQUES
Que ce soit le temps, l’espace, l’être,
l’unité, la liberté, l’existence, la raison,
ou tout autre concept fondamental absolument nécessaire
à la pensée, nécessité de l’esprit
dont la philosophie fait son champ d’action, tout ce qui fonde
le discours ne saurait donc échapper à la
problématisation. Une problématisation non pas
conçue comme une action extérieure et contingente, mais
bien une problématisation conçue comme substance vitale
et constitutive du concept lui-même et de la pensée qui
l’entretient. Car aussi évident que soit pour nous le
moindre de ces termes, leur nature indécise ou conflictuelle
nous oblige à lâcher prise lorsque nous croyons les
saisir fermement par une quelconque opération de la
pensée. Il est toujours possible de rendre problématique
une proposition, dans la mesure où toute proposition articule
nécessairement un rapport entre deux termes. Or s’il est
possible d’articuler un premier terme par rapport à un
second, il est aussi possible de l’engager plutôt dans un
rapport à un troisième terme, voire à un
quatrième, et ainsi de suite, processus plus ou moins fini et
déterminé qui rend mouvante l’appréhension
des choses. Mais il est des termes, ou concepts, qui plus que
d’autres, semblent en eux-mêmes contenir une sorte
d’altérité, non plus extrinsèque, mais
intrinsèque. On peut les nommer concepts fondateurs, ou
concepts limites, selon que l’on inaugure avec eux le processus
de pensée ou que ce processus y trouve son terme, son
aboutissement, ce qui en général revient au même.
Ces concepts fondateurs sont décrétés
anhypothétiques : hypothèses informulables et
nécessaires, inconditionné qui conditionne la
pensée.
Naturellement, les propositions qui concernent ces concepts prennent
la forme de paradoxes : ces concepts attirent la formulation de
questions, ils génèrent la contradiction et
l’antinomie. Quelles interrogations et propositions
contradictoires n’ont pas été formulées sur
le un et le multiple, sur le fini et l’infini, sur la
liberté et la nécessité, sur le discret et le
continu, sur l’être et le non-être ! Autant de
couples dont chacun des membres conserve un prestige
inégalé, sans pourtant que notre raison puisse leur
accorder une quelconque réalité en soi. Nous
voilà donc obligés de leur concéder un rôle
primordial, et de ce fait une essence ou une existence, mais nous
avons bien du mal à les définir en soi autrement que par
le ridicule d’une tautologie. L’être est
l’être. L’unité est l’unité. Et
encore, il n’est pas sûr qu’en faisant entrer le
moindre de ces concepts en rapport avec lui-même, nous ne nous
offrions pas déjà une transgression
caractérisée.
ENSEMBLE DE QUESTIONS
Ainsi, est problématique ce qui nous échappe. Ce
qui n’empêche guère d’octroyer une
réalité à ce gibier fuyant. Sans quoi, comment
pourrait-il nous échapper ? Nous n’oserions à ce
sujet affirmer quoi que ce soit, ni prouver quoi que soit. Nous
voilà obligé de poser des questions. Nous voilà
obligé d’articuler des paradoxes. Toute affirmation
avancera sous les fourches caudines de conditions, sous le couvert du
mode conditionnel, formalisme qui renverra nécessairement
à des circonstances, à des spécifications,
à des déterminations, réductionnisme
nécessaire, pis-aller dont la nature ne devra jamais nous
échapper. Nous devrons progresser sur un chemin dont nous
savons pertinemment qu’il n’est que l’envers de la
vérité, quand bien même il en est aussi
l’endroit. Réversibilité d’une
réalité qui ne prend sens que dans la mesure où
l’on sait qu’elle est insensée.
L’inconditionnel est affirmé, qui ne peut être
prononcé ; le conditionnel est prononcé, qui ne peut
être affirmé.
Pour cette raison, nous arrivons au troisième sens de
problématique, dérivé très naturellement
des deux premiers. Après le douteux et
l’hypothétique, la problématique est
l’ensemble des questions posées par une situation ou une
proposition particulière. Ensemble qui peut très bien se
voir résumé par l’une des questions
particulières, considérée plus essentielle,
censée capturer la généralité de la
situation donnée. Ce peut être aussi l’ensemble des
sous-questions d’une question donnée, cet ensemble se
nommant la problématique de la première question, ou
sous-tendue par elle. Certes, le terme de problématique
pourrait d’une certaine manière se voir remplacé
par celui de question. Dans la mesure où un ensemble de
questions peut être résumé par une question. Dans
la mesure où un propos posant problème à la
raison, tel un paradoxe, peut aussi être remplacé par une
question. Toutefois, même si tout cela se réduit à
une affaire de formes, il semble que la question de la forme ne soit
pas privée de substance. La distinction entre unité et
multiplicité n’est pas anodine. Celle entre affirmation
– fût-elle hypothèse ou paradoxe – et une
question ne l’est pas moins. Mais ce n’est vraiment sur ce
champ de bataille qu’il nous paraît le plus urgent
d’engager le combat.
RÉHABILITER LA QUESTION
Le lieu crucial où à cet instant nous
désirons engager le travail, est sur un
présupposé qui gêne terriblement le travail
philosophique, car il entraîne en permanence une suspicion de
l’opinion, de l’habitude ou de la conviction, quant
à la valeur en soi d’une problématique. Ce point
aveugle est le statut de la question, avec ses conséquences sur
le statut de la problématique. Dans la pensée courante,
une question est une maladie dont nous ne saurions guérir que
par le biais d’une réponse. Une question sans
réponse est comme un marteau sans manche, ou un bateau sans
gouvernail : on ne peut rien en faire. Pire encore, une question en
soi nous encombre, elle nous embarrasse et nous empêche de
dormir. Elle est un problème, un obstacle qui se met en travers
de notre chemin, un obstacle qui nous ralentit et nous empêche
d’avancer. Or si ce problème peut être perçu
comme un défi, comme l’inattendu susceptible de nous
stimuler ou de garder éveillé, il est souvent
annoncé dans sa dimension négative. Ce qui
s’oppose à notre volonté, ce qui s’oppose
à notre raison, ce qui s’oppose à notre action, ce
qui s’oppose à notre détermination. Une question
est un trou, un manque, une incertitude, elle renvoie explicitement
à notre finitude.
Nous aurions mauvaise grâce de jouer l’étonnement
face à une telle attitude. Percevoir la question comme un
problème dont nous souhaiterions être promptement
débarrassé est un réflexe on ne peut plus
légitime. Et c’est précisément cette
légitimité que nous souhaiterions analyser et critiquer,
car si la position en question n’avait rien de légitime,
nous ne verrions pas vraiment l’intérêt d’en
disséquer la substance. Seul ce qui est vrai mérite
d’être prouvé faux. Ce qui est faux n’est
doté ni de substance, ni d’intérêt, et nous
ne voyons pas pourquoi nous devrions nous attarder sur qui est ainsi
privé d’être.
L’être humain est engagé dans la matière, il
existe, il est incarné. De ce fait, il est un être de
besoin, de manque, de douleur et de passion. Il désire pourtant
persévérer dans son être, et pour ce faire, il se
doit de confronter et de dépasser tout ce qui pourrait faire
obstacle à cet être au travers de ses limites, de ses
contraintes et de sa fragilité. S’il ne connaissait la
fragilité, qu’aurait-il besoin de toute façon de
vouloir persévérer dans son être : cela serait
absurde. La persévérance n’a de raison
d’être que dans la résistance qui lui est
imposée. Sans cela, l’être serait, tout simplement,
sans se soucier d’une quelconque altérité, sans se
soucier de l’autre, sans se soucier de ce qui lui serait
opposé. Plus rien d’ailleurs ne s’opposerait
à lui, puisqu’il ignorerait
l’altérité.
Face à cette situation de manque et de volonté
contrariée, il s’agit avant tout de résoudre, de
résoudre pour savoir, de résoudre pour choisir, de
résoudre pour agir, bref de trancher coûte que
coûte. Nous voyons pourtant ici poindre le rôle crucial du
libre-arbitre, et de la liberté, car sans incertitude, sans
doute, sans interrogation, point de liberté possible, mais
uniquement le diktat d’une aveugle nécessité.
Distinguons donc deux moments dans notre affaire : le moment qui
précède le choix, moment d’attente, moment de
réflexion, moment d’interrogation, moment
d’incertitude, et le moment qui succède au choix, moment
de soulagement, moment d’engagement, moment d’action et de
déploiement. À toutes fins utiles, nous décidons
d’ignorer le moment du choix lui-même, simple et
indivisible instant, discontinuité classique, celle d’un
présent dont nous ignorons la nature et dont le rôle
consiste à séparer un avant d’un après.
PUISSANCE ET ACTE
La tentation est grande du subordonner l’avant à
l’après, comme si l’antérieur trouvait sa
raison d’être uniquement dans ce qui lui succède.
Au-delà de la tendance naturelle de l’esprit humain, qui
cherche en permanence à satisfaire ses besoins, schéma
qui induit une mécanique de pensée utilitaire - le
“ qu’est-ce que ça me donne ? ” - il est une
autre donnée, liée à la première mais plus
explicitement philosophique, qui rend compte de ce parti pris de la
postériorité. Ce schéma est en gros celui
d’Aristote, qui oppose la puissance : capacité ou pouvoir
de faire les choses, à l’acte : faire les choses, pour
accorder une sorte de primauté à l’acte, comme
accomplissement et réalisation du couple puissance/acte. Ce
schéma s’oppose à celui de Platon, pour qui la
puissance a valeur en soi, puisqu’elle représente une des
formes premières ou définitions de l’être.
Le pouvoir d’agir pourrait dans cette perspective être
considéré comme ontologiquement premier, puisque
l’agir particulier et déterminé ne serait
qu’une des infinies possibilités d’action du
pouvoir agir. Bien que Platon accorde une certaine vigueur et
légitimité à l’agir à travers son
concept de kairos : moment opportun, situation opportune, rendant
unique l’acte posé, valorisé par rapport à
tout autre acte spécifique, puisque cet acte sait prendre en
charge l’altérité du monde.
La valeur d’une problématique se situerait donc dans la
capacité d’être, dans sa capacité
d’agir, dans la liberté qu’elle octroie au sujet.
Savoir poser une problématique, c’est croître dans
l’être, c’est se rendre libre d’agir en toute
connaissance de cause. Savoir poser les vraies questions, c’est
libérer l’être du poids de ses
déterminations et de l’immédiateté. La vie
n’est plus alors posée comme un agir destiné
à satisfaire ses propres besoins, mais comme un moment de
libération de la contingence, non pas pour fuir cette
contingence, mais au contraire pour en reprendre possession. Le
non-agir oriental, celui du tigre tapi dans l’ombre, se rendant
disponible au monde pour mieux l’appréhender, est tout
à fait conforme à cette vision. Mais pour se rendre
disponible au monde, pour l’appréhender, il s’agit
de désapprendre, d’interroger le conditionnement de notre
pensée et de notre être. Il s’agit alors de penser
l’impensable, d’opter pour cette position radicale qui
consiste à ne plus rien prendre pour acquis. Non pas en
prétendant à une quelconque et factice
neutralité, ni à une vague suspension du jugement, mais
en identifiant les présupposés les plus ancrés,
les plus incontestables, et en posant l’interrogation
susceptible d’en suspendre momentanément
l’affirmation. Au travers de cette tentative
désespérée de penser l’impensable, les
postulats cachés apparaîtront, qui durant l’instant
précédent étaient tellement pris pour acquis
qu’il aurait été impossible de les formuler.
PROBLÉMATIQUE ET EXISTENCE
Notre thèse peut se résumer ainsi : toute
proposition est problématisable. Ou encore : rien n’est
acquis. Ou encore : toute proposition n’est qu’une
conjecture. Le sens ou la qualité de véracité que
l’on accorde à une proposition donnée n’est
jamais que l’accord tacite, fragile et momentané que
l’on octroie à une position particulière. Ou
encore : toute proposition est une hypothèse, susceptible
d’opérer et de réaliser son œuvre dans un
contexte donné et dans des limites données. Contexte,
limite et opérativité qu’il s’agit bien
entendu de cerner et définir, afin de problématiser
ladite proposition. Au-delà d’un simple parti pris
théorique destiné à nous faire
réfléchir plus avant, ou au-delà d’un
simple exercice académique, ce parti pris, assez radical, qui
sème a priori la suspicion en toute pensée, peut sembler
excessif. On pourrait l’accuser de paver le chemin pour le
relativisme, l’indifférentisme, la passivité ou le
cynisme, et cette accusation ne serait pas totalement infondée.
Comme toute attitude poussée à l’excès, ou
par simple déformation, celle-ci risquera nécessairement
d’entraîner une forme ou une autre d’abus ou de
rigidité.
Pour cette raison, il paraît ici utile de mettre au jour le lien
entre problématisation et existence, si ce dernier
n’apparaît pas encore. Partons du principe que
l’existence est une forme d’engagement : engagement dans
la matière, engagement dans la société,
engagement envers l’autre, engagement envers moi-même,
engagement dans la temporalité, engagement envers des principes
a priori, etc. En ce sens, la problématisation est une forme de
désengagement, puisqu’elle nous entraîne dans une
distanciation intellectuelle, dans une position critique, par le biais
de la spéculation et l’abstraction. On peut ainsi
comprendre comment elle serait perçue comme un abandon ou une
trahison de l’existence, et pourquoi toute tentative de
dialectisation tendra à générer selon les
situations une certaine résistance. Néanmoins, une fois
cela exprimé, nous devrons aussi admettre avec Platon
qu’une existence qui ne sait pas s’interroger souffre sans
doute d’une carence grave. Qu’en est-il en effet de la
conscience de soi ? Qu’en est-il du processus de
délibération qui théoriquement doit servir de
préambule et de préparation aux décisions
importantes ? Autrement dit, la problématisation
n’est-elle pas la condition même de la liberté,
liberté de choix qui seule nous protège d’un
certain conditionnement : celui de notre éducation, celui de la
société, celui de l’immédiat, celui de
l’utilitaire, etc. Autrement dit, si problématiser est
une trahison de l’engagement de l’existence, cette
trahison n’est-elle pas une mesure d’hygiène
indispensable à cette autre dimension de l’existence
humaine : la conscience. Et là, nous verrons que la conscience
est en effet un inhibiteur : inhibiteur de l’acte, inhibiteur du
désir, inhibiteur de la volonté, inhibiteur du soi. Mais
sans le travail de sape de cet inhibiteur, comme instaurer cette
tension indispensable à la vie de l’esprit ? Et comme
tout travail de négativité, celui-ci, abandonné
à lui-même risquera d’induire une annihilation
pathologique de l’être. Mais aucun outil n’est
jamais en soi la garantie d’une quelconque perfection.
PROBLÉMATIQUE, CONCEPTS ET DIALECTIQUE
La formulation d’une problématique n’est pas
uniquement une opération de négation. Elle n’est
pas le simple doute ou l’aveu d’un état
d’anxiété. Elle est aussi acte de création
: création de concepts. En effet, comment problématiser
sans engendrer du concept ? Cela paraît presque impossible.
Toute problématique privée de l’émergence
d’un concept ne serait que l’articulation d’un doute
ou une suspension du jugement, ce qui en soi n’est pas non plus
inutile, mais ne serait que la première étape du
processus. L’état d’esprit qui permettrait -
condition nécessaire mais non suffisante - de produire de
nouvelles idées.
Posons l’exemple suivant. Proposons l’énoncé
: l’être humain est libre d’agir comme il le
désire. Supposons maintenant que je veuille
problématiser cette proposition. Un simple doute
s’exprimerait ainsi : l’être humain est-il vraiment
libre d’agir comme il le désire ? Ce qui, bien
qu’insuffisante, est déjà en soi une tentative de
problématisation : il est demandé de vérifier la
proposition. Mais pour aller plus avant dans ce processus, il sera
nécessaire de faire émerger des concepts. Voyons
quelques exemples. La conscience : puis-je être conscient de mes
désirs ? Le conditionnement : les désirs peuvent-ils
être le produit d’un conditionnement ? L’être
: nos désirs sont-ils toujours conformes à notre
être ? La volonté : la volonté doit-elle
céder le pas au désir ? Autrement dit, pour questionner
notre proposition, nous devons introduire de nouveaux concepts qui
nous serviront d’outil d’investigation et de
vérification. De cela, nous pourrons même avancer
l’hypothèse que la problématisation est la mise en
rapport d’une proposition et d’un nouveau concept, ou le
nouvel éclairage que produit un nouveau concept sur une
proposition donnée.
Par ce même biais de négation, ou d’interrogation,
ce qui de toute façon invite à la critique,
s’instaure un processus de dialectisation. Il s’agit ici
de travailler l’émergence et la nature de la proposition
initiale en étudiant les conditions de son affirmation ou de sa
négation. Par le biais de concepts extérieurs à
la proposition initiale, que nous nommons pour cela “ nouveaux
concepts ”, un travail d’approfondissement peut être
effectué, montrant le sens, les sens, les glissements de sens,
les renversements de sens et les non-sens de la proposition en
question. Mais nous verrons cela dans notre prochaine étape: la
dialectique.
|
|