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QUESTIONNEMENT MUTUEL
Le questionnement mutuel est une procédure assez simple,
aux multiples variantes, dont le but est d’entraîner les
élèves à se questionner et à
développer plus avant des idées. Dans son fonctionnement
intellectuel habituel, la tendance “naturelle” de
l’élève est de rester sur l’expression
à peine ébauchée d’une idée, de
répondre à une question de manière très
laconique, voire par un simple oui ou non si la question s’y
prête. Le principe du questionnement mutuel est de travailler
spécifiquement sur le questionnement, comme moteur de
l’élaboration d’idées.
Déroulement
Au départ
Sur un sujet donné, de préférence une question de
réflexion, assez ouverte, identique à celles
posées lors d’un devoir ou d’un examen, les
élèves sont invités à présenter une
idée initiale, plus ou moins étayée, selon
l’exigence formelle déterminée par
l’enseignant. Le sujet peut être déterminé
à l’avance, afin que chacun réfléchisse et
se prépare avant l’atelier, ou bien le jour même,
de manière impromptue. Un écrit quelque peu construit,
ou bref, ne serait-ce que quelques lignes, peut également
être exigé. Cela a l’avantage d’inviter
l’élève à fournir d’emblée un
effort personnel et de démarrer à partir d’une
idée relativement construite.
Formuler une hypothèse
Au début de la séance, un premier élève,
nommé ou volontaire, présente ce que l’on nommera
une hypothèse. Ce terme d’hypothèse est important
: il instaure une certaine distanciation avec les idées,
surtout les siennes propres, idées qui deviennent dès
lors un outil de travail, modifiable au fil de la réflexion.
Avant même d’en étudier la validité, le
premier critère de jugement, comme pour toute parole, reste la
clarté du sens. Pour cela, si manque de clarté il y a,
l’animateur interrogera l’intervenant, ou attendra que les
autres participants posent des questions, les encourageant en ce sens.
Si le discours est confus, le tableau pourra être utilisé
comme outil de mise à l’épreuve, afin d’y
noter en quelques mots l’idée en question, ou
résumer en une phrase maximum l’essentiel de
l’hypothèse, phrase prononcée par l’auteur
de l’hypothèse. Cet exercice de “la phrase”
incarne en soi une exigence de pensée et de parole, exercice de
bréviloquence, qui renvoie le participant à ses propres
difficultés de précision conceptuelle. Si un
élève a du mal à articuler son hypothèse,
l’enseignant sollicitera les participants désireux
d’aider à la reformulation, plutôt que de
reformuler lui-même, afin de ne pas fausser l’exercice.
Une fois l’hypothèse articulée, il sera
demandé de vérifier si elle répond effectivement
à la question. En cas de doute, après argumentation des
uns et des autres, la classe déterminera au vote si
l’hypothèse est recevable ou non.
Questionner l’hypothèse
Une fois l’hypothèse exprimée et validée,
tous sont invités à questionner son auteur. Les
questions se doivent d’être des questions, et non des
affirmations déguisées. Elles demanderont
d’expliciter des points obscurs de l’hypothèse, de
développer tel ou tel aspect, elles soulèveront des
contradictions de principe ou de fait. L’archétype
même de la fausse question est du genre : “Je pense que,
qu’en penses-tu ?”. Il doit s’agir d’une
critique interne, selon le concept de Hegel, qui exige de
pénétrer une thèse particulière pour la
creuser de l’intérieur et non pas la critiquer par
rapport à des prémisses différentes. Cela habitue
l’élève à se décentrer de
lui-même, à laisser de côté ses propres
opinions afin d’approfondir un schéma qui n’est pas
le sien. Il s’apercevra avec surprise du défi que
présente le questionnement, en ce qu’il se distingue de
l’affirmation.
Il n’est pas toujours facile de distinguer une “vraie
question” d’une “fausse question”, une “
question ” utile d’une “ question inutile ”,
ne serait-ce qu’à cause de l’ambiguïté
ou de la finesse d’une telle discrimination. Mais
n’oublions pas que ce n’est pas tant la décision
qui prime, que l’articulation du processus de décision :
l’élève est-il clair sur ce qu’implique sa
question. Divers critères d’appréciation peuvent
être conçus et utilisés, mais cinq d’entre
eux nous semblent dotés d’une certaine efficacité.
Premièrement : sait-on, ou devine-t-on ce que pense le
questionneur ? Laisse-t-il transparaître une hypothèse au
travers de sa question ? Auquel cas il s’agit d’une
affirmation déguisée. Deuxièmement : propose-t-il
un concept tout fait ? Si dans l’articulation de sa
réponse, l’auteur de l’hypothèse initial
reprend simplement les termes de la question, sans produire de
lui-même un quelconque concept, la question n’en est pas
une, puisqu’elle propose déjà un concept.
L’idée reste que les questions obligent la personne
questionnée à accoucher de concepts, non pas à
simplement les accepter ou les refuser. Troisièmement : les
appels à définition sont à éviter, ils
deviennent un système pour les questionneurs, qui peuvent
demander de définir ainsi chacun des termes sans poser de
réel problèmes à l’hypothèse.
Quatrièmement : la question à laquelle
l’hypothèse a déjà répondu.
Cinquièmement : la question hors sujet, qui n’a pas de
lien explicite avec l’hypothèse exprimée.
Répondre à la question
Une fois la question posée, l’auteur de
l’hypothèse déterminera si la question lui
paraît claire, et si elle porte sur son idée. S’il
pense que non, il aura le droit de la refuser, ou le devra. Sa
décision est souveraine, puisqu’il ne se sent pas
à même de répondre. Il est aussi possible de
prendre la classe à témoin comme jury, pour
départager les protagonistes. Toutefois, il est important de ne
pas se lancer ici dans un débat interminable.
L’impossibilité de s’entendre relève aussi
du processus d’apprentissage de la pensée. Cela
crée une certaine tension qui oblige les participants à
peser leurs propos, à clarifier leur pensée et à
mesurer les conséquences de leurs paroles chez un
interlocuteur.
Si l’auteur de l’hypothèse accepte la question, il
y répond, en justifiant quelque peu sa réponse : une
idée, un concept doit être avancé dans
l’argument, qui permet de développer ou
d’approfondir quelque peu l’hypothèse initiale.
Ensuite, l’animateur s’enquiert de manière
semblable auprès du questionneur, afin de voir d’une part
si la réponse est claire, d’autre part s’il a
été répondu à la question. Il sera ici
attentif à une difficulté courante : bien souvent, le
questionneur tendra à confondre “être en
désaccord avec la réponse” et
décréter que “la réponse ne répond
pas à la question”. Pour effectuer cette distinction, il
s’agira à nouveau de mettre de côté ses
propres opinions, et de simplement vérifier si l’auteur
de l’hypothèse traite la question ou s’il
l’évite, sans espérer une réponse
précise attendue. En effet, deux chemins différents
peuvent conduire en un même lieu, le tout étant de savoir
si l’un et l’autre y mènent bien. Pareillement, il
lui faudra distinguer une réponse dont il attend plus de
précisions, d’une non-réponse. Si la
réponse lui paraît insuffisante, il aura priorité
sur ses camarades pour questionner à nouveau l’auteur. Le
principe est d’ailleurs de le laisser poser plusieurs questions
d’affilée afin d’obtenir un résultat
concret, à moins que l’animateur décide
qu’il est temps de passer à quelqu’un
d’autre. Le but du questionnement étant à la fois
de permettre le développement d’une idée, mais
également de montrer les limites de cette idée, en
pointant vers ses contradictions. L’auteur d’une
idée sera d’ailleurs souvent surpris des
conséquences de ses idées, des problèmes
qu’elles posent.
Un test intéressant après l’articulation
d’une réponse, surtout si elle semble en décalage
avec la question, consiste à demander à l’auteur
s’il se souvient de la question posée et de la
reformuler. Souvent, il n’en aura plus qu’un souvenir
tronqué ou carrément faux. Cela permet aux
élèves de se rendre compte d’un problème
typique lors des examens : la question a été mal lue. De
manière semblable, vérifier si l’on est entendu
par son interlocuteur permet de mieux prendre conscience de la
difficulté d’être compris : il ne suffit pas de
dire les choses et de penser être clair pour être
compréhensible.
Relier les hypothèses
Après avoir passé un certain temps avec une
première hypothèse, temps imparti que l’animateur
déterminera en fonction de l’intérêt et des
circonstances, un autre élève présentera son
hypothèse. Néanmoins, avant de répondre aux
questions qui lui seront adressées, il devra tenter de cerner
les enjeux entre son hypothèse et la précédente.
Car il est important de ne pas abandonner le fil de la discussion
à une suite disparate d’idées. Ce lien conceptuel,
ou problématisation, pourra ou non être effectué,
mais quoi qu’il en soit, le fait de poser en permanence le
postulat de ce lien incitera l’élève à ne
pas rester prisonnier d’une formulation donnée, mais
plutôt à tenter d’en chercher les
présupposés, en comparant des idées entre elles.
Cela lui posera parfois problème, car il s’agit alors de
pénétrer plus avant l’abstraction.
Par exemple, une fois la nouvelle hypothèse exprimée,
résumée et inscrite sur le tableau en ses points
essentiels, il sera demandé à son auteur de
vérifier si elle se distingue réellement de la (ou des)
précédente (s), afin de déterminer si oui ou non
son analyse est originale. Régulièrement, une fois le
brouhaha des mots estompés, l’intervenant se rendra
compte qu’il n’a rien exprimé de fondamentalement
nouveau, auquel cas, s’il n’arrive pas à distinguer
son discours du précédent, son hypothèse sera
rayée du tableau pour absence de nouveauté,
puisqu’elle se trouve réductible à une
hypothèse déjà inscrite. Il s’agit ici
d’apprendre à distinguer la différence
d’idée et la simple différence de mots. Une
différence réelle devra se manifester soit par une
opposition à un point précis et important, soit par une
différence substantielle de sens. Parfois la
substantialité de la différence pourra être
ténue, voire insuffisante, auquel cas un participant pourra
s’opposer au statut de nouveauté, objection sur laquelle
chacun pourra s’exprimer ; un vote de l’assemblée
tranchera au final la légitimité de la nouvelle
hypothèse. Sur ce point, l’animateur
n’hésitera pas à soulever périodiquement le
problème, sans pour autant tenter de prouver quoi que ce soit,
afin d’amener les participants à se poser la question et
à trancher.
Poursuivre le travail
Le fait d’inscrire les idées au tableau est utile pour
montrer visuellement et schématiquement l’ensemble des
idées et arguments évoqués, afin de construire
une pensée. Mais il peut aussi être demandé aux
élèves de rédiger un travail plus achevé
et concis à partir de ce qui a émergé durant
l’atelier. À moins que l’enseignant décide
de la produire lui-même. En ce sens, la pratique n’a pas
à être en rupture avec le cours.
Selon les séances, le produit fini sera plus moins inchoatif,
plus ou moins dense, plus ou moins riche. Dans l’absolu, peu
importe, ils s’agit surtout de faire travailler les
élèves et d’examiner où ils en sont sur tel
ou tel sujet. Cela peut également servir de préparation
à un cours ultérieur, où l’enseignant
reviendra sur des éléments évoqués, en les
précisant, en les enrichissant, en utilisant les
éléments fournis et en montrant les insuffisances. Il
est intéressant et formateur pour les élèves
d’établir un rapport entre leur travail, leurs
idées, et les apports de l’érudition. Ils se
confrontent ainsi aux auteurs et aux références de
manière plus réelle, en outre cela démystifie la
matière enseignée.
La violence a-t-elle besoin de victimes ?
Faut-il penser les choses avant de les vivre ?
Est-il toujours nécessaire d’aider les autres ?
Les mots peuvent-ils changer la vie ?
Suffit-il de voir pour savoir ?
Exemples d'hypothèses
(Ces hypothèses sont formulées par des
élèves et n’ont aucune prétention
d’idéalité)
a) L’art peut-il mourir ?
Non, tant que chaque être exprimera son art selon sa
propre perception.
Oui, il peut mourir pour les non-artistes.
Oui, l’art peut mourir parce qu’il vit en chacun de nous
et nous sommes mortels.
Non, l’art n’est pas biologiquement vivant donc il ne peut
pas mourir.
b) Le progrès est-il nécessaire ?
Oui, les progrès de la médecine permettent de
sauver des gens.
Non, il est à l’origine de la destruction de grandes
civilisations.
Oui, sinon on en serait encore au stade préhistorique.
Non, il rend les gens individualistes et égoïstes.
Exemples de questions : inutiles, fausses,
hors sujet, et porteuses
Hypothèse : Oui, les progrès de la
médecine permettent de sauver des gens.
Questions
a) Est-ce que les progrès de la médecine permettent de
sauver des gens ?
Inutile : cette question a déjà eu sa réponse.
b) N’est-il pas vrai que les médecins se trompent parfois
?
Fausse : affirmation déguisée, on sait ce que pense le
questionneur.
c) Est-ce que la bombe atomique permet de sauver des gens ?
Inutile : hors sujet, car sans rapport explicite avec
l’hypothèse exprimée.
c) Qu’est-ce que le progrès ?
Appel à définition : à éviter ou ne pas
abuser, trop facile, le questionneur ne s’engage pas et
l’on peut ainsi questionner chacun des termes de
l’hypothèse.
d) Est-ce que l’euthanasie est utile ?
Fausse question : le concept d’ “ euthanasie ” est
avancé par le questionneur.
e) Faut-il toujours sauver les gens ?
Question porteuse : elle incite à penser les limites de “
sauver les gens ”
f) La médecine sauve-t-elle toujours les gens ?
Question porteuse : elle questionne la toute-puissance de la
médecine.
Enjeux
Des hypothèses émises dans 2 b, on pourrait voir
émerger les enjeux suivants :
Les progrès de la médecine comme de toute science
peuvent mener à certains abus qu’il s’agit de tenir
en échec.
Le progrès serait-il plus nécessaire dans certains
domaines et moins dans d’autres ?
Le progrès moral est nécessaire au progrès
scientifique.
L’homme doit progresser, mais comme pour tout ce qu’il
fait, à ses risques et périls.
Résumé
Le “ Questionnement mutuel ” est un exercice
collectif, qui consiste à creuser en commun une question
donnée en proposant des réponses sous forme
d’hypothèse, en les développant ou en les
modifiant grâce à des interrogations pertinentes, et en
comparant ces diverses réponses pour en extraire les enjeux
plus fondamentaux.
Le travail à effectuer se porte sur les points suivants :
approfondir une question, produire des idées, les articuler
précisément et clairement, produire des questions
subsidiaires et y répondre, écouter l’autre,
assurer la présence d’un lien logique ou conceptuel entre
les idées, synthétiser ou analyser l’ensemble du
travail.
Pistes
En guise de préliminaires, deux exercices courts peuvent
être proposés.
1- À la question initiale, chaque élève doit
rédiger trois réponses. différentes. 2- Pour une
hypothèse donnée, chaque élève doit
rédiger trois questions différentes. Ces diverses
propositions peuvent ensuite être comparées et
discutées oralement.
Un exercice par écrit, plus complet, peut être
proposé en guise d’initiation ou de complément
à ce type d’atelier. À la question posée
par l’enseignant, chaque élève doit
répondre, brièvement, sur une feuille volante. Chacun
passe ensuite sa feuille à son voisin, qui doit interroger la
réponse proposée. L’élève reprend sa
feuille puis répond à la question. Un deuxième
voisin pose une nouvelle question sur la réponse initiale.
L’élève répond à nouveau. La
procédure se répète une troisième fois.
Chaque élève est invité à analyser le
résultat de ces échanges sur sa réponse initiale
: son idée a-t-elle changée ? a-t-elle été
précisée ? quelle est la nature du changement ?
réponses et questions concordent-elles ? le sujet est-il
traité ? Une discussion plénière s’installe
ensuite afin de discuter quelques copies, ou bien l’enseignant
produira lui-même quelques analyses de copies.
Autre exercice, écrit ou oral : chaque élève
produit une réponse écrite à la question
initiale. Ce peut être une réponse personnelle ou la
citation d’un auteur. Un tour de table est effectué,
où chaque élève lit sa réponse. Chacun
doit poser par écrit une question à un camarade,
qu’il choisit lui-même. Le travail sur les questions et
réponses s’effectue ensuite oralement, un
élève à la fois. Ou bien chacun est invité
à choisir deux réponses à la question initiale,
qui paraissent s’opposer, afin d’analyser leurs enjeux.
Dans ces différents cas de figure, l’enseignant peut
choisir de se concentrer sur un aspect spécifique du travail.
Le recours à l’écrit a un avantage : chacun doit
s’investir de fait, et l’enseignant n’a pas à
attendre que se lève une main “ courageuse ”.
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