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QUESTIONNER LA QUESTION
Le présent exercice porte plus directement que
d’autres à l’abstraction. En ce sens, il est
peut-être plus formellement philosophique. Il invite les
participants à décoder une question plutôt
qu’à y répondre. Il n’exclut pas les
réponses en tant que tel, mais les produit indirectement, les
utilisant comme outil de vérification, ou les laissant à
l’état implicite. En même temps, il invite
l’élève à réfléchir sur les
possibilités d’interprétation d’une
question. Trop souvent, dans un devoir ou lors d’un examen, le
sens de la question posée est mal perçu, ou
envisagé de manière partielle ou réduite. Il
s’agit donc de s’exercer à la lecture d’une
question en creusant les présupposés de son
articulation, le sens des termes utilisés, les
problématiques qui en constituent la substance.
Déroulement
Comme lors d’exercices précédents, une
question est posée. Mais plutôt que de répondre
à la question, il s’agit de questionner la teneur de
cette question. Quelle question faudrait-il se poser à propos
d’une question spécifique afin de pouvoir y
répondre ? Par exemple, pour répondre à la
question “Puis-je aller de Paris à Orléans en une
heure ?”, il est utile ou nécessaire de se demander
“Par quel moyen de transport ?”, ou bien “Quel est
mon budget ?”, ou encore “Est-ce à l’heure
des embouteillages ?”. Tout correcteur connaît ce
défaut de l’élève qui, sans s’en
rendre compte, prend pour acquis tel ou tel aspect d’une
question, sans que rien dans la formulation ne l’autorise
à une telle interprétation. Aussi cet exercice
offre-t-il l’occasion de réfléchir sur les
différentes manières de lire une question, afin de la
problématiser, de la conceptualiser et de l’extraire de
sa plate évidence.
Un premier élève doit donc poser une question, sans
autre forme de commentaire. Tous sont invités alors à
déterminer si la question est utile ou non ; cette
déclaration d’utilité ou d’inutilité
devant naturellement être justifiée. Seront utiles les
questions qui selon leur réponse modifieront ou
préciseront substantiellement le sens de la question initiale.
Ainsi, pour l’exemple précité, à la
question du moyen de transport, répondre “voiture”
ou “bicyclette” précise et restreint le sens de la
première question, tout en restant dans son cadre initial. Cela
se vérifie entre autres par le fait important que la
réponse peut être “oui” dans le premier cas,
mais définitivement “non” dans le deuxième.
On remarquera que les réponses sont utilisées ici
uniquement comme outil de vérification d’un concept, et
non pas comme acte de foi, du fait qu’elle sont
déjà couplées, produites par une sorte
d’antinomie.
Vérifier
Cet exercice utilise le principe de l’expérience
cruciale, d’après Francis Bacon, cette expérience
en croix qui consiste à poser une alternative et à
vérifier la validité des deux chemins proposés,
voire à proposer un choix multiple. L’image contenue par
cette expression pourra d’ailleurs être utilisée
avec les élèves : il s’agit de retourner à
la croisée des chemins, avant d’avoir opté pour
une voie spécifique en accordant un sens particulier ou
restreint à la question. Cela rend pour eux plus explicite et
visible la notion de présupposé, car certaines questions
posées par les uns surprendront nécessairement les
autres, pour qui cette question ne se posait certainement pas.
Lors de la discussion sur l’utilité ou
l’inutilité, les avis seront souvent très
partagés. Certains élèves trouveront absurdes,
redondantes ou hors sujet les questions de leur voisin. D’autres
les trouveront utiles ou appropriées. Chacun devra expliciter
et justifier son jugement, afin d’en examiner la
légitimité. Les arguments seront alors comparés,
un débat contradictoire s’installera sur lequel la classe
devra en fin de compte trancher, par le biais d’un vote à
la majorité. L’auteur de la question justifiera son
utilisation après tous les autres, à moins que,
convaincu par divers arguments, il n’ait abandonné sa
question. Toutefois l’animateur, dans la mesure où il
pense que la question a été abandonnée un peu
trop rapidement, peut demander à l’auteur
d’expliquer malgré cela la raison de son choix initial.
Un aspect porteur de la discussion, à propos de
l’utilité des questions posées, est
d’obliger l’élève à saisir le lien
logique ou génésique entre la question initiale et les
questions annexes. En effet, on observe une nette tendance
coutumière à accepter ou refuser une question selon
l’intérêt qu’on lui porte de manière
générale, tendance qui montre bien comment
opèrent les glissements et les réductions de sens.
Tandis que dans l’exercice de “ Questionner la question
”, il faut montrer et vérifier non pas si la question
secondaire a de l’intérêt en soi, mais si cet
intérêt entraîne une quelconque conséquence
sur la question initiale. Cette mise à l’épreuve
surprendra plus d’un participant, qui se rendra compte parfois
que les différentes réponses possibles à la
question seconde ne modifient en rien le sens de la question initiale,
les réponses apportées à cette question ne
variant guère. Par exemple, si à la question
“Puis-je aller de Paris à Orléans en une heure
?”, je demande “Ai-je besoin d’aller à
Orléans ?”, cette dernière question, quelles
qu’en soient les réponses, n’a aucune
conséquence sur la première. Elle n’a donc aucun
lien logique avec elle.
Justifier
Toutefois une mise en garde importante doit être
adressée à l’enseignant. Ce n’est pas
tellement la question en soi, telle que formulée abruptement,
qui aura un intérêt ou pas, mais l’explication qui
lui est attachée. En effet, une question peut être utile
et nul ne sait expliquer pourquoi, de même qu’elle peut
être inutile sans que son inutilité ne devienne
manifeste. Les arguments seront parfois subtils, et l’enseignant
pourra lui aussi être surpris par un lien logique qui ne lui
sautait pas aux yeux.
Les questions du type “Qu’est-ce que… ?”
devraient préférablement être prohibées.
D’une part, parce qu’elles sont trop faciles : on peut
sans se fouler poser cette question au sujet de chacun des termes de
la question initiale. D’autre part, elles demandent une
définition abstraite au lieu de poser une alternative qui
puisse servir d’opérateur conceptuel. Pour
l’exemple donné, la question utile formulée
propose le concept de “moyen de transport” comme
opérateur pouvant modifier le sens de la question initiale.
Ainsi le questionneur s’engage dans la réflexion en
fournissant un outil, au lieu de passivement se cantonner à un
“Qu’est-ce que… ?” qui n’apporte
strictement rien. Or la difficulté des élèves
repose souvent sur le manque d’habitude à fournir des
pistes d’interprétation et de réflexion sur un
problème donné.
Au fur et à mesure de l’exercice, quelques questions sont
ainsi produites. Il est aussi possible de comparer les divers
opérateurs conceptuels ainsi fournis, en entrant dans une
métadiscussion. Ceci permet de récapituler les modes par
lesquels le sens de la question initiale peut varier, et envisager
comment ces modes sont utilisables en d’autres circonstances.
Pour cela, l’enseignant pourra à cette occasion ou lors
de la séance suivante commenter le résultat, voire
effectuer des rapprochements avec des auteurs et des
éléments du programme.
Questions et enjeux
Question initiale : Est-il toujours nécessaire
d’aider les autres ?
Questions préalables
a) Aider, est-ce toujours aider ?
Analyse : Problématisation de “ aider ”, est-ce
toujours un acte, un faire, ou parfois aussi un laissez faire ?
b) Pour qui est-ce nécessaire d’aider les autres ?
Analyse : Problématisation de “ nécessaire
”, en questionnant la nature du destinataire : nécessaire
à celui qui aide, pour se sentir bien par exemple, ou à
celui qui est aidé, qui en aurait besoin.
c) Quelle est la nature de la nécessité ?
Analyse : Problématisation de “ nécessaire ”
en questionnant sa nature ; par exemple elle peut être morale,
sociale ou utilitaire.
d) Veut-on être aidé par les autres ?
Analyse : Problématisation de “ les autres ” ; le
vouloir de ceux qui sont “ aidés ” entre-t-il en
ligne de compte, conservent-ils leur autonomie ?
Résumé
“ Questionner la question ” est un exercice
collectif, qui consiste à creuser en commun une question
donnée en proposant des questions préalables qui
permettent de problématiser la question initiale, à
vérifier la pertinence de ces nouvelles questions, en les
mettant à l’épreuve grâce à des
interrogations et des analyses, et en comparant ces diverses questions
pour en extraire les enjeux plus fondamentaux.
Le travail à effectuer se porte sur les points suivants :
approfondir une question, produire des concepts sous forme de question
et répondre, écouter l’autre, assurer la
présence d’un lien logique ou conceptuel entre les
idées, synthétiser ou analyser l’ensemble du
travail.
Pistes
En guise de préliminaires, un exercice court peut
être proposé.
Pour approfondir la question initiale, chaque élève doit
rédiger trois questions préalables et
différentes, puis analyser les enjeux soulevés par ces
questions.
Un exercice par écrit, plus complet, peut être
proposé en guise d’initiation ou de complément
à ce type d’atelier. À la question posée
par l’enseignant, chaque élève doit poser une
question préalable, sur une feuille volante, en soulignant le
concept (mot-clef) utilisé dans sa question. Chacun passe
ensuite sa feuille à son voisin, qui doit déterminer si
la question proposée est pertinente ou non pour le sujet,
argument à l’appui. L’élève reprend
sa feuille, afin de commenter l’analyse fournie. Un
deuxième voisin reçoit la copie et la commente aussi.
L’élève répond à nouveau. La
procédure se répète une troisième fois.
Chaque élève est invité à analyser le
résultat de ces échanges sur sa réponse initiale
: sa question a-t-elle changée ? l’a-t-il
abandonnée ? a-t-elle été précisée
? quelle est la nature du changement ? réponses, objections et
questions concordent-elles ? la question initiale est-elle approfondie
ou problématisée ? Une discussion plénière
s’installe ensuite afin de discuter quelques copies, ou bien
l’enseignant produira lui-même quelques analyses de
copies.
Autre exercice, écrit ou oral : chaque élève
produit une question écrite afin d’interroger la question
initiale. Un tour de table est effectué, où chaque
élève lit sa réponse. Chacun doit analyser la
question d’un camarade, qu’il choisit lui-même, en
déterminant sa pertinence. Le travail sur les questions et les
analyses s’effectue ensuite oralement, un élève
à la fois, sans oublier de mentionner leurs enjeux
soulevés.
Dans ces différents cas de figure, l’enseignant peut
choisir de se concentrer sur un aspect spécifique du travail.
Le recours à l’écrit a un avantage : chacun doit
s’investir de fait, et l’enseignant n’a pas à
attendre que se lève une main “ courageuse ”.
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