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TRAVAIL SUR TEXTE
L’exercice du travail sur texte ressemble certainement
à ce que certains enseignants pratiquent déjà
avec leurs élèves, de manière plus ou moins
formalisée. Exercice de lecture, il se fonde sur
l’idée qu’un des fondements de tout enseignement
est d’apprendre à lire, que ce soit un livre, le monde ou
l’existence.
Déroulement
Au départ
Un texte court (une page ou deux) est distribué à
l’avance aux participants. Texte d’auteur (philosophique,
littéraire, journalistique ou autre), texte d’enseignant
ou texte d’élève : selon la nature du texte, les
enjeux et le travail ne seront peut-être plus tout à fait
les mêmes.) Ils doivent le lire et y réfléchir,
sans nécessairement connaître le nom de l’auteur,
ni connaître son œuvre et sa période, bien que cela
ne constitue nullement une règle. Bien entendu, le texte doit
se contenir suffisamment lui-même pour ne pas avoir à se
référer à tout instant à une
autorité ou des références extérieures. Il
doit manifester adéquatement sa propre vérité,
son propre contenu.
Interprétations
La séance commence par une lecture à voix haute,
où l'on tentera d'exiger du lecteur un rendu intelligent des
articulations, quelque peu théâtralisé, afin de
donner vie au texte et s’en rapprocher. Cette lecture
n’est pas indispensable, elle peut même être
gênante si le texte est un peu long, mais elle peut offrir une
bonne mise en condition.
S'ensuit un tour de table, systématique ou non, où
l’on entendra naturellement un certain nombre
d'interprétations possibles - et impossibles - du texte. Lors
de cet exercice, l’enseignant devra courageusement retenir ses
envies de bondir dès qu’il remarquera des erreurs de
lecture ou de grossiers contresens. Car l’erreur doit
s’exprimer sans crainte de représailles, à
l’instar de l’opinion qui sans cela ne pourrait jamais
être travaillée. N’oublions pas la mise en garde de
Hegel : “La peur de l’erreur est la première
erreur”. Sinon, la crainte du jugement extérieur
empêchera les élèves les plus timides de
s’exprimer, et incitera les plus malins à paraphraser ce
qu’ils percevront comme l’articulation de la
vérité du moment, plutôt que de se poser de
véritables questions.
L’enseignant se doit, comme pour tout débat
formalisé, de devenir un animateur, même si ce mot le
hérisse quelque peu, ou un guide s’il
préfère. Son rôle est de mettre en évidence
à la fois les propos de chacun et ceux de l’ensemble du
groupe. Ceci s’effectuera par le type d’interventions
suivantes. Il sollicitera des précisions si une lecture
particulière ne lui paraît pas totalement claire, ou si
un aspect particulier mérite d’être quelque peu
développé. Il réclamera des explications
s’il identifie dans une lecture spécifique des
contradictions intrinsèques, sans se soucier de ce qu’il
considère comme la justesse ou la véracité du
propos. Il reformulera parfois, ou synthétisera le propos
exprimé, afin d’en faire ressortir l’essentiel,
tout en vérifiant auprès de la personne concernée
si c’est bien cela qu’elle a voulu dire. Il doit en ces
moments-là faire la part des choses entre parler à la
place du participant et l’aider à préciser son
intention. Il demandera de justifier telle ou telle
interprétation au moyen de citations précises du texte,
sur lesquelles un débat pourra s’installer. Une mise en
garde est nécessaire, contre l’idée qu’une
hypothèse de lecture est justifiée par la
totalité du texte, sans pouvoir citer un passage particulier :
il s’agit là de l’argument classique de
l’élève qui tente, consciemment ou non,
d’éviter de se confronter réellement au texte en
prétextant une “ globalité ” du texte. Puis
l’enseignant juxtaposera au fur et à mesure, ou à
la fin du tour de table, les lectures aux différences les plus
criantes, en les soulignant, pour faire émerger les aspects les
plus contradictoires du processus en cours. Présentée
comme un jeu, cette situation devrait titiller quelque peu les
participants.
L’enseignant pourra à ce sujet inciter les participants
à prendre part à ce processus en les autorisant ou en
les encourageant eux aussi à pratiquer ces diverses
interrogations. D’autant plus qu’avec la
réitération des ateliers, les uns et les autres
commenceront à appréhender ce jeu de questionnement. En
le pratiquant avec leurs camarades, ils commenceront à se
l’appliquer à eux-mêmes, c’est-à-dire
qu’ils s’habitueront à interroger leurs propres
articulations de pensée. Si un participant exprime une
réelle difficulté avec le texte au point de n’oser
rien dire, l’enseignant lui proposera de tenter
d’expliquer cette difficulté, ou encore de prendre une ou
deux phrases au hasard - celles qui le frappent plus
spécialement ou celles qui lui paraissent les plus
hermétiques -, qu’il commentera dans la mesure de ses
possibilités. D’autres pourront l’aider dans ce
processus.
Mentionnons que les paroles les plus hésitantes ne sont pas
pour autant les moins pertinentes. Le tout est d’apprendre
à poser des questions ouvertes, pour libérer
l’élève de la crainte de l’autorité
extérieure, que ce soit celle du maître ou celle de ses
pairs. Il est important de noter que l’enseignant doit imposer
au groupe le même respect de la parole singulière
qu’il s’impose à lui-même, ce qui est
particulièrement important - et difficile parfois - avec de
jeunes adultes, plus anxieux et plus impitoyables.
Confronter les perspectives
Dès la fin du tour de table, ou à la fin de la
période consacrée à cette partie de
l’exercice, commencera le second moment, que l’on peut
nommer confrontation des perspectives. Bien qu’à un
certain degré, cet aspect du travail puisse sans doute avoir
déjà commencé, puisque divers participants auront
certainement profité de leur prise de parole initiale pour
prendre à contre-pied ou critiquer les idées
exprimées avant les leurs. Cette partie servira à
condenser les problématiques : l’enseignant obligera au
maximum les intervenants à resserrer leurs divers propos afin
de prendre en charge les enjeux principaux de la discussion, qui
seront généralement ceux du texte, sans pour autant
empêcher le surgissement de nouvelles problématiques,
dans la mesure où elles entretiendront un rapport assez proche
au sujet. Il pourra de la même manière tenter
l’ouverture de certaines pistes porteuses qui auront
été soulevées, sur lesquelles la parole est
passée trop vite. Il doit être à
l’affût de toute ébauche de pensée, de toute
intuition inexploitée. Par exemple il soulignera une phrase
articulée sans aucun développement, en sollicitant des
réactions. Tout autant d’ailleurs sur une perspective qui
lui paraîtra toucher à l’essentiel, que sur une
autre qui lui semblera au contraire tomber dans la méprise ou
l’inexactitude, en espérant ainsi provoquer des
réactions.
Une modalité spécifique de cet exercice est la
production par l’élève d’une phrase unique,
destinée à résumer l’essentiel du texte.
Cela invite l’élève à discriminer les
idées et à hiérarchiser sa propre pensée,
à séparer le primordial de l’accessoire. Ces
différentes phrases, ainsi que la citation qui les soutient,
seront inscrites au tableau et comparées entre elles,
débattues, afin de cerner les différents enjeux
d’interprétation. Autre exercice important à
proposer : l'enseignant demandera à chaque participant s'il se
pense d'accord ou pas avec ce que le texte affirme, afin qu'il
conçoive sa propre position et la justifie. En cas de
désaccord, le participant devra imaginer ce que l'auteur aurait
répondu à son objection. Cette navette entre l'auteur et
son lecteur sort le texte de sa gangue objective et intouchable,
permettant à la fois une appropriation personnelle des enjeux
et une distanciation de soi.
Il est à noter que ce type de méthode pourra susciter
une certaine angoisse chez l'élève, habitué
à des réponses toutes prêtes et à des
explications de texte “officielles”, dépourvues
d'ambiguïté ou de contradictions. Il s'agira pourtant de
maintenir la tension ainsi générée, tout en
restant encourageant afin de donner confiance aux capacités
intellectuelles individuelles. D’une certaine manière,
cette situation correspond mieux qu'un cours magistral à la
réalité, à la fois celle de l'examen et celle de
la vie, puisque rien n'est jamais donné d'avance.
La “ vérité ” du texte
L’enseignant sera surpris - s’il en a la patience - de
voir que bien des fausses pistes se rectifieront
d’elles-mêmes, par le travail du groupe, rectifications
nettement plus gratifiantes que s’il les avait effectuées
lui-même, du haut de sa chaire. Sans compter que les
aléas et divers détours de la discussion seront sans
aucun doute plus stimulants intellectuellement pour lui que s’il
s’était cantonné à développer
directement ses propres idées sur la question. Il verra le
texte étudié prendre une sorte de nouvelle vie, car
chaque séance de lecture d’un même texte
s’avèrera unique et vivifiante : le plus brillant des
monologues ne remplacera jamais le côté riche et
productif de la multiplicité et de l’échange. Il
devra pour la même raison solliciter sa propre
créativité et interroger l’ampleur de son
appréhension du texte, pour mettre en œuvre une telle
pratique. Ce qui pourra générer chez lui aussi un
léger sentiment d’angoisse, mais procurera
également de grandes joies si l’insécurité
liée à la prise de risque est suffisamment
assumée.
De toute façon, il n’abandonne pas son rôle
d’enseignant au sens traditionnel du terme, car à
l’occasion de la conclusion, il trouvera l’occasion de
rectifier un certain nombre de points qui lui paraissent
indispensables à la bonne compréhension du texte et de
l’auteur étudiés. Il peut à cette occasion
introduire une sorte de petit cours magistral, qui s’effectuera
dans une ambiance beaucoup plus propice à l’écoute
et à l’appropriation des auditeurs. D’une part,
l’enseignant aura saisi plus précisément la nature
des difficultés que présente le texte
étudié pour les lecteurs auxquels il sera
confronté. D’autre part, les auditeurs seront plus
enclins à écouter ses propos dans la mesure où
ils auront établi un lien plus personnel et substantiel au
texte, et se sentiront partie prenante du débat en cours. Quant
au contexte, celui de l’auteur, de son époque, des
courants qui l’ont influencé, peut-être en
aura-t-il été question, peut-être
l’enseignant en aura-t-il glissé un mot au cours de la
discussion, peut-être des participants plus
préparés que d’autres en auront-ils parlé,
mais quoi qu’il en soit, l’enseignant pourra
décider d’introduire un certain nombre
d’éléments en fin de session, qui remettront les
choses en perspective et serviront de conclusion à cette
lecture réflexion.
Hypothèses et enjeux
Travail sur le Mythe de la caverne de Platon
Hypothèses
a) Il existe une vérité au-delà des apparences.
“ À la fin, je pense, ce serait le soleil, non dans les
eaux, ni ses images reflétées que quelque autre point,
mais le soleil lui-même dans son propre séjour
qu’il pourrait regarder et contempler tel qu’il est.
”
b) Il est difficile d’accéder à la
vérité
“ si on le (celui qui sort de la caverne) forçait
à voir la lumière même, ne crois-tu pas que les
yeux lui feraient mal et qu’il se déroberait et
retournerait aux choses qu’il peut regarder ”
c) Celui qui connaît la vérité sera toujours
rejeté par les autres
“ ne prêterait-il (celui qui a vu la lumière) pas
à rire et ne diraient-ils (ceux qui sont resté dans
l’obscurité) pas de lui que, pour être monté
là-haut, il en est revenu les yeux gâtés…
”
Enjeux
L’important, est-ce que le fait qu’il y ait une
vérité, que l’on puisse y accéder ou que
l’on puisse la communiquer ?
Résumé
Le “ Travail sur texte ” est un exercice collectif,
qui consiste à creuser en commun un texte donné en
proposant des hypothèses de lectures, en les justifiant, en les
développant ou en les modifiant grâce à des
interrogations pertinentes, et en comparant ces diverses
réponses pour en extraire les enjeux plus fondamentaux.
Le travail à effectuer se porte sur les points suivants :
approfondir la compréhension d’un texte, produire des
idées, les articuler précisément et clairement,
produire des questions subsidiaires et y répondre,
écouter l’autre, assurer la présence d’un
lien logique ou conceptuel entre les idées, synthétiser
ou analyser l’ensemble du travail.
Pistes
En guise de préliminaires, deux exercices courts peuvent
être proposés.
1- Après lecture du texte, chaque élève doit
rédiger par écrit une phrase qui capture
l’idée principale du texte et deux autres phrases qui
rendent compte de deux idées annexes, en justifiant ces choix.
2- Pour une hypothèse donnée de lecture, chaque
élève doit produire par écrit trois questions ou
objections différentes. Ces diverses propositions peuvent
ensuite être comparées et discutées oralement.
Un exercice écrit, plus complet, peut être proposé
en guise d’initiation ou de complément à ce type
d’atelier. Après lecture du texte, chaque
élève doit répondre, brièvement, sur une
feuille volante à la question : “ Quelle est
l’idée principale de ce texte ? ” et citer un
passage spécifique en guise de preuve. Chacun passe ensuite sa
feuille à son voisin, qui doit interroger la réponse
proposée ou lui proposer une objection.
L’élève reprend sa feuille puis répond
à la question ou à l’objection. Un deuxième
voisin pose une nouvelle question sur la réponse initiale ou
propose une nouvelle objection. L’élève
répond à nouveau. La procédure se
répète une troisième fois. Chaque
élève est invité à analyser le
résultat de ces échanges sur sa réponse initiale
: son idée a-t-elle changée ? a-t-elle été
précisée ? quelle est la nature du changement ?
réponses et questions, réponses et objections
concordent-elles ? le texte est-il correctement analysé ? Une
discussion plénière s’installe ensuite afin de
discuter quelques copies, ou bien l’enseignant produira
lui-même quelques analyses de copies.
Autre exercice, écrit ou oral : chaque élève
produit par écrit une hypothèse de lecture, citation
à l’appui. Un tour de table est effectué,
où chaque élève lit sa réponse. Chacun
doit poser par écrit une question ou une objection à un
camarade, qu’il choisit lui-même. Le travail sur les
questions ou objections et réponses s’effectue ensuite
oralement, un élève à la fois. Ou bien chacun est
invité à choisir deux thèses, qui se distinguent
ou paraissent s’opposer, afin d’analyser leurs enjeux.
Dans ces différents cas de figure, l’enseignant peut
choisir de se concentrer sur un aspect spécifique du travail.
Le recours à l’écrit a un avantage : chacun doit
s’investir de fait, et l’enseignant n’a pas à
attendre que se lève une main “ courageuse ”.
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